Le rapport initiatique dans Maîtres et disciples Georges Steiner Refermer ce livre ne serait pas le terminer mais commencer éternellement car son propos est justement ce qui ne s'interrompt pas par essence, ce qui doit continuer, coûte que coûte et quoi qu'il en coûte, car il en va de la culture, de la civilisation. Il s'agit de la transmission du savoir. Le sujet est vaste, mais il est ici circonscrit autour d'un paradigme : le rapport Maître et Disciple. Le livre suit ses avatars, depuis, d’une part, Socrate et les présocratiques et d’autre part le Christ et ses apôtres. Deux maîtres qui sont à la source d’une tradition qui s’est transmise au cours des siècles en Europe et dans le monde, et dans des contextes aussi dissemblables que l'église chrétienne, l'initiation des mages, l'université laïque et moderne. Si l’étude est centrée sur les arts libéraux et la tradition religieuse, l’ensemble du cursus universitaire est abordé. Aussi loin que l’on remonte dans le temps, et partout dans le monde, la même question se pose, et dans notre « condition post-moderne » il existe encore des maîtres à penser, des stars de campus et un engouement soupçonnable pour les « gourous ». George Steiner revient sur sa vocation première en questionnant le concept d’enseignement qu’il soit ésotérique ou largement public, que ce soit « derrière le rideau » des pythagoriciens, dans les sombres Yeshivas des maîtres kabbalistes, où parmi les foules où des prédicateurs charismatiques continuent d’attirer des disciples fanatisés. Le rapport pédagogique initiatique, d’après ce qu’en disent les textes, est une intrusion, une espèce de viol, sur le modèle du rapport entre Eraste et Eromène. Très spécifiquement masculin, il implique le désir sexuel ou plutôt homo érotique dans la mesure où il est sublimé. A noter que l’auteur ne dit rien des châtiments corporels, des pensions semblables à des prisons, de l’endoctrinement des enfants, son propos n’étant pas d’analyser les abus de pouvoir et le rapport du maître à l’esclave. L'enseignement est donc présenté comme une passion, celle de la mort et la résurrection du disciple « deux fois né » mais aussi celle du maître qui hasarde son savoir, lequel n’est constitué comme tel que par sa mise en jeu. C’est pourquoi le maître se refuse à des candidats jugés indignes, ce qui le transforme à son tour en une forteresse à prendre – comme c’est très souvent le cas dans la tradition Zen. Sur le plan formel il est important de souligner que l’enseignement est oral, bien qu’il s’appuie le plus souvent sur un corpus de textes : « Aussitôt nous rencontrons l’un de nos grands thèmes : celui de l’oralité. Avant l’écriture, au cours de l’histoire de l’écriture et comme par défi, le mot dit est partie intégrante de l’acte d’enseigner. Le maître parle au disciple. » Il en résulte une possibilité de s’écarter du canon et l’appel périodique au retour au texte original, de la part de dissidents, qu’ils soient conservateurs, hérétiques ou rénovateurs entre le risque de fossilisation de la tradition et celui de l’ouverture au commentaire infini. Georges Steiner remarque ainsi que la transmission est aussi interprétation et traduction, suivant l’étymologie de translatio, lié à traduction, transmission, trahison.