95 LE JUGEMENT DERNIER ARMéNIEN : RéCEPTION ET éVOLUTION D’UNE IMAGERIE PDF communiqué à des ins strictement académiques et pour archivage personnel par l’auteur © Éditions A. et J. Picard 2016 Le Jugement dernier arménien : réception et évolution d’une imagerie eschatologique médiévale par Ioanna Rapti Au sein du vaste corpus des images médiévales du Jugement dernier, l’art arménien offre un ensemble d’une diversité remarquable qui apporte un témoignage parti- culier et original sur l’interprétation du thème universel de la fin des temps. D’emblée, le corpus arménien se démarque de la cohérence que présente le Jugement der- nier byzantin à partir de l’apparition de l’iconographie « byzantine classique » au xi e siècle et de son introduc- tion consécutive dans les programmes iconographiques des décors peints 1 . Il ne partage pas non plus la richesse de l’imagerie occidentale nourrie éventuellement de l’Apocalypse 2 ni sa multiplicité de supports. L’imagerie arménienne du Jugement dernier évolue essentiellement dans le contexte à la fois narratif et dévotionnel du livre des évangiles pour s’infiltrer accessoirement dans des compositions de sculpture monumentale relatives au thème de la Seconde Venue. Le Jugement dernier dans l’art arménien n’a pas fait jusqu’à présent l’objet d’une étude iconographique de synthèse 3 , même s’il n’a pas été ignoré des médiévistes qui ont signalé des éléments de comparaison et relevé des innovations significatives 4 . De surcroît l’intérêt iconographique mais aussi le caractère vivace et spontané de ces images leur a valu une place non négligeable dans les expositions et les catalogues qui les accompagnent 5 . Cette étude aspire à explorer l’évolution du thème et les facteurs qui l’ont conditionnée afin de le replacer dans le cadre de l’art arménien et de l’art médiéval. À travers des exemples remarquables ou représentatifs, on s’interrogera naturellement sur les questions que se posent depuis un demi-siècle maintenant les historiens de l’art : l’origine du thème et son apparition, ses sources visuelles et textuelles, son interprétation en contexte et en tant que miroir de l’expérience religieuse. L’ordre chronologique nous semble s’imposer du moins jusqu’au xiv e siècle lorsque les exemples du thème deviennent bien plus nombreux et que des schémas iconographiques tendent à se cristalliser. Sans prétention d’exhaustivité pour cette période riche d’images, nous insisterons davantage sur les premières manifestations arméniennes du Jugement dernier qui présentent toutes d’importantes innovations et en offrent autant de variantes, voire des singularités, au sein d’une imagerie qui – il est vrai – n’est elle-même guère uniforme. Les débuts La plus ancienne œuvre du corpus, la fresque de l’église principale du monastère de Tat‘ev en Siounie, dans le sud-est de la République d’Arménie actuelle, à la frontière iranienne, fait partie d’un décor aujourd’hui pratiquement disparu, connu grâce à l’étude de Jean- Michel et Nicole Thierry (fig. 1) 6 . Cet exemple, peut-être unique, que l’art arménien offre en peinture murale pré- sente une iconographie du thème proche des incunables occidentaux comme l’Apocalypse de Bamberg, les péri- copes de l’empereur Henri II ou encore l’ivoire carolin- gien du Victoria and Albert Museum 7 . Cette parenté a trouvé une explication satisfaisante dans le témoignage de l’évêque de Siounie, Step‘anos Orbelian, auteur, à la fin du xiii e siècle, d’une chronique dévolue à sa région. Selon cette source, le supérieur du monastère « fit venir de loin des dessinateurs et des peintres de nation franque qu’il chargea, avec d’énormes dépenses, de peindre les voûtes du temple, résidence de Dieu » et dont les fresques furent consacrées en 930 8 . Les contacts entre la Siounie et l’Occident constituent, certes, une question plus large que la portée de cet article. Toutefois, bien que plusieurs aspects de la mission des peintres francs demeurent énigmatiques, leur chemin pourrait coïncider avec celui de la collecte de reliques, recueillies, selon le même récit, en Terre Sainte ou à Rome 9 . Indépendamment de l’origine précise des peintres et des raisons pour les- quelles ils ont été conviés, le cas de Tat‘ev montre que l’art arménien autour de l’an mil est moins isolé que son caractère idiosyncratique ne le laisse penser ; en témoignent, par ailleurs, les peintures antiquisantes des évangiles de la reine Mlkē et d’Etchmiadzine ou encore le remploi des plaques d’ivoire du vi e siècle sur la reliure de ce manuscrit, sans compter plus tard, au xi e siècle, les accents romans de l’évangile de Mughni 10 . D’un autre côté, ce premier Jugement dernier de Tat‘ev reste excep- tionnel en Arménie et ne semble pas avoir fait d’émules. La fresque se distingue par l’importance de la Résurrec- tion des morts, figurés, comme dans l’art ottonien, direc- tement sous le tribunal céleste et dans des postures expressives d’inquiétude 11 . Sirarpie Der Nersessian a reconnu Adam et Ève dans les figures implorant au pied du trône et, y voyant une infiltration de l’iconographie 07-Rapti-cp.indd 95 30/05/16 15:16