1 L ES PARTICULES D ' ORIENTATION EN ZENAGA : DU SPATIAL AU TEMPOREL Catherine TAINE-CHEIKH CNRS (LACITO - France) L'existence, comme satellite(s) du verbe, de particule(s) d'origine déictique est l'une des caractéristiques des langues berbères (Basset 1952 : 36). Dans les parlers les plus conservateurs, ces particules sont au nombre de deux et fonctionnent avec certains verbes comme les pôles d'une opposition de nature spatiale, leur présence soulignant généralement — mais pas uniquement — l'existence d'un mouvement par rapport au locuteur, soit centripète soit centrifuge. Alors que, dans une grande partie du domaine berbère (notamment la plus orientale), la particule d'éloignement n'est plus usitée, le zénaga de Mauritanie — variété de berbère menacée de disparition — est au nombre des parlers ayant gardé l'usage de deux particules distinctes. D'un dialecte à l'autre, les verbes usités avec ces particules sont souvent partiellement identiques ou, du moins, sémantiquement proches, mais il n'est pas rare que, au-delà des verbes de déplacement, la combinatoire présente des différences notables. Le propos de cette étude, en dressant l'inventaire des verbes du zénaga concernés par cet usage, est de montrer que le domaine d'emploi des particules sort du seul champ du spatial pour s'étendre, fut-ce marginalement, à celui du temporel. 1. La deixis verbale : analyse formelle L'opposition d'une dentale nasale (n) à une dentale non nasale (d) semble jouer un rôle très important dans l'émergence et la constitution des systèmes déictiques du berbère. En effet, on retrouve ces éléments dans de nombreux morphèmes liés à l'expression de la deixis, qu'il s'agisse des déterminants du nom et du verbe (morphèmes grammaticaux appelés « modalités » dans la théorie fonctionnelle de Martinet 1 ), ou des pronoms démonstratifs et adverbiaux. Ainsi, en zénaga (parler qu'on peut qualifier de « spirant » 2 ), retrouve-t-on les éléments đ~d et n, à la fois i) dans les déterminants du nom (clitiques du nom) : de proximité SG -äđ (äyiˀm-äđ "ce chameau(-ci)") et de proximité relative -äˀđ (äyiˀm-äˀđ "ce chameau-là") vs d'éloignement M.SG ān (äyiˀm-ān "ce chameau-là(-bas)") ; ii) dans les déterminants adverbiaux du verbe (clitiques du verbe) ou particules d'orientation (désormais PO) : de rapprochement đäh/däh (yäšmanḍaṛ-đäh "il est revenu ici") vs d'éloignement näh (yäšmanḍaṛ-näh "il est retourné là-bas") 1 C'est notamment le terme employé par Bentolila (1969) et Chaker (1983), alors que celui, plus imprécis, de ‘particule’ est en usage chez la majorité des auteurs, à commencer par Basset (op. cit.) qui parle de ‘particules de rection’. Sur les variations de terminologie, voir Chalah (2012 : 55). 2 La spirantisation des dentales sonores (/d/ et /ḍ/) suit à peu près les mêmes règles que dans les autres parlers (Louali-Raynal 1999). Pour les autres consonnes (/t/ compris), les particularités du zénaga sont plus manifestes (Taine-Cheikh 1999 et 2003).