La géographie prioritaire de la politique de la ville : une triple fonction cognitive, instrumentale et normative À paraître in A. Raynaud (dir.), Ségrégation territoriale en France, Mare &Martin La politique de la ville est souvent présentée comme l’instrument d’une discrimination positive, définie par le Conseil d'État comme « une catégorie particulière de discriminations justifiée, mise en œuvre par une politique volontariste, dont l’objectif est la réduction d’une inégalité » 1 . Cette politique doit permettre de « donner plus aux quartiers qui ont moins », pour s’en tenir à l’acception la plus triviale de la discrimination positive 2 . Mais le décalage a été souvent souligné entre cette ambition et la réalité des redistributions opérées au bénéfice des quartiers dit « prioritaires » 3 . Il est tout aussi hasardeux de voir en la politique de la ville une forme territoriale de l’affirmative action – soit la discrimination positive pratiquée aux États‐Unis dans l’accès aux universités, à l’emploi ou aux marchés publics – qui réserverait un avantage préférentiel à des individus en vertu de leur lieu de résidence parce que le modèle universaliste français interdit leur identification selon des critères ethno‐raciaux 4 . La politique de la ville n'en est pas moins réservée à certains quartiers, ce qui suppose d'en délimiter les contours. Tel est l’objet de la « géographie prioritaire d’intervention » de l’État. Progressivement perfectionné depuis les années 1990, cet instrument fait néanmoins l’objet de critiques récurrentes dans les sphères académique, politique et administrative. La littérature grise a pointé de longue date le caractère inflationniste de la géographie prioritaire, passée de quelques dizaines à 2 500 quartiers‐ cibles entre la fin des années 1970 et le milieu des années 2000, au risque de diluer les ressources publiques et contredire ainsi la notion même de priorité territoriale 5 . La pertinence des critères de sélection des quartiers est également questionnée. S’il s’agit de traiter la ségrégation socio‐spatiale, comprise comme la concentration dans un même territoire d’individus partageant des caractéristiques communes, la mesure de la ségrégation alimente des discussions complexes entre 1 Conseil d’État, Sur le principe d’égalité, Rapport public 1996, Coll. Études & Documents, n°48, La Documentation française, 1997, p. 87. 2 G. Calvès, La discrimination positive, Coll. Que sais‐je ?, Presses universitaires de France, 2004. 3 T. Kirszbaum, R. Epstein, « Synthèse des travaux universitaires et d’évaluation de la politique de la ville », in F. Goulard, F. Pupponi, Quartiers défavorisés ou ghettos inavoués: la République impuissante, Comité d’évaluation et de contrôle de l’Assemblée nationale, octobre 2010. 4 T. Kirszbaum, « La discrimination positive territoriale : de l’égalité des chances à la mixité urbaine », Pouvoirs, n°111, 2004, p. 101‐118. 5 F. Levy, Bilan/Perspectives des contrats de développement social des quartiers, Rapport du Commissariat général du Plan, La Documentation française, 1988 ; J.‐M. Delarue, Banlieues en difficultés : la relégation, Rapport au ministre de la Ville et de l'Aménagement du territoire, Syros/Alternative, 1991 ; J.‐P. Sueur, Demain, la ville. Tome 1, Rapport au ministre de l’Emploi et de la solidarité, La Documentation française, 1998 ; G. Hamel, P. André, Une conception rénovée de la politique de la ville : d’une logique de zonage à une logique de contractualisation, Rapport au Premier ministre, La Documentation française, 2009.