Le Magazine Littéraire, janvier 2011, p. 66‐67 Cicéron. La vertu du dialogue Par SABINE LUCIANI Deux ans avant d’être égorgé par le centurion Hérennius, qu’il avait autrefois défendu contre une accusation de parricide, l’ancien consul Cicéron écrivait à son ami Brutus, futur assassin de César : « Y a-t-il en effet dans la vie des questions plus importantes que toutes celles dont s’occupe la philosophie, et en particulier celle qui fait l’objet du présent ouvrage : […] qu’est-ce que la nature recherche comme le bien suprême ; qu’est-ce qu’elle évite comme le plus grand des maux 1 ? » Nous sommes au début de l’été 45. Cruellement affecté par la mort récente de sa fille Tullia, évincé de la vie politique par la dictature césarienne, Cicéron travaille jour et nuit à la rédaction d’un corpus philosophique en latin afin d’instruire la jeunesse romaine. Se réclamant de Socrate, « qui le premier invita la philosophie à descendre du ciel 2 », il assimile la philosophie à une médecine de l’âme, dont la mission est de guérir les hommes de leurs soucis et de leurs angoisses, conséquences de l’ignorance. Cependant, si les philosophes s’accordent sur la dimension thérapeutique de la philosophie, leurs opinions diffèrent quant à la définition exacte de la fin à rechercher, ou télos, et quant à la méthode à suivre pour l’atteindre. Ce sont précisément ces éléments d’incertitude que Cicéron, soucieux de garantir la possibilité du bonheur hic et nunc, va examiner dans deux ouvrages successifs selon des perspectives complémentaires : théorique dans les discussions sur les Termes extrêmes des biens et des maux (De finibus), pratique dans les Tusculanes. Théorisé dans le De finibus, la réflexion morale prend la forme d'un dialogue entre différentes conceptions du bonheur. Rejetant tout dogmatisme et tout esprit de système, Cicéron présente, par la bouche de porte-parole choisis, le télos des épicuriens, des stoïciens et des péripatéticiens. La critique cicéronienne des exposés successifs est envisagée dans une perspective heuristique. Il s’agit de déterminer la réponse théorique la plus satisfaisante par la pratique de la discussion in utramque partem, méthode qui consiste à traiter le pour et le contre en tout sujet et représente un précieux outil pour déceler le vraisemblable dans chaque question. Cette approche fondée sur le dialogue et la liberté de jugement implique une démarche progressive et une hiérarchisation des fins. Quelle est dès lors la théorie qui répond le mieux aux spécificités de la nature humaine ? Pour apporter un début de réponse à cette question, Cicéron, fondant sa réflexion sur la classification éthique élaborée au troisième siècle avant notre ère par le stoïcien Chrysippe, réduit les différentes positions à une opposition fondamentale entre, d’une part, la vertu, fin recherchée par les disciples de Platon, d’Aristote et les stoïciens, et d’autre part, le plaisir, auquel aspirent les épicuriens, et plus largement tous les philosophes hédonistes. Mais, loin de présenter deux options équivalentes, cette alternative impose, aux yeux du Romain Cicéron, une récusation du plaisir, qui ne rend pas justice à la nature rationnelle de l’homme. Au contraire, le bien moral, l’honestum, en tant qu’aspiration spécifique de la raison humaine, doit impérativement être pris en compte dans l’évaluation du télos et toutes les théories ne lui faisant aucune place sont à rejeter. Cette hiérarchie morale se résume en un diptyque célèbre. L’homme véritablement heureux n’est pas Thorius Balbus vivant au milieu des plaisirs de toutes sortes, mais le consul Marcus Régulus, dont la mort fut exemplaire : prisonnier des Carthaginois durant la première guerre Punique, il fut effet renvoyé à Rome pour négocier un échange de prisonniers. Or, après en avoir dissuadé ses concitoyens, il revint à Carthage pour y être supplicié, conformément à son 1 Cicéron, Des termes extrêmes des biens et des maux, I, 11, trad. J. Martha, éd. Les Belles Lettres « Collection des Universités de France », 1990. 2 Cicéron, Tusculanes, V, 10, trad. J. Humbert, éd. Les Belles Lettres « Collection des Universités de France », 2002.