131 À jeun d’études de lettres parce qu’il leur préféra la filière scientifique pourvue d’un diplôme reconnu à l’étranger, journaliste par concours de circonstances, de par ses écrits politico-philosophiques, André Gorz fut néanmoins ce que l’on nomme un intellectuel. Il ne suivit pas la voie acadé- mique classique du professorat. Pour autant, il ne fut que peu engagé dans l’action collective, c’est-à-dire qu’il ne fut guère, selon l’expression d’Antonio Gramsci, un « intellectuel organique » actif dans les mouvements syndicaux et poli- tiques dont il partageait cependant les vues (on pense à la CFDT et au PSU autogestionnaires). En revanche, il fut dans les années 1970 un militant très impliqué dans la cause anti- nucléaire. Se considérant lucidement comme appartenant à « la frange marxiste de la bourgeoisie » (1), son engagement assumé était celui d’un militantisme de plume : il consistait à considérer que « l’intellectuel, s’il ne peut s’empêcher d’en être un, est objectivement du côté des forces révolution- naires, de la négativité historique » (2) ; il représente pour les dominés « l’esprit d’autonomie au sein du règne de la néces- sité » (3) ; ni détaché ni pontifiant, il œuvre à une critique du réel susceptible d’éveiller les consciences. Il y a quelques années, une promotion de l’École de journalisme (IFP) s’est honorée en s’affublant du nom d’André Gorz. Par la lettre inédite que nous reprodui- Gorzienne André Gorz intellectuel et journaliste Lettre à une étudiante (1967) La rubrique « Gorzienne », qui naît avec ce numéro, a vocation à accueillir des études critiques sur ou à partir de la pensée d’André Gorz, figure tutélaire de notre revue depuis son origine. Nous y publierons aussi des textes de Gorz inédits ou méconnus. C’est justement par une longue lettre inédite retrouvée dans ses archives que nous choisissons d’inaugurer cette rubrique. Elle offre un autoportrait particulièrement saisissant de l’intellectuel subversif et du type d’engagement qui lui sied. (1) André Gorz, Le traître, Éd. du Seuil, 1978 [1958], p. 257 n. (note coupée dans l’éd. ulté- rieure). (2) Ibid., Gal- limard, 2005, p. 363. (3) André Gorz, La morale de l’histoire, Éd. du Seuil, 1959, p. 141. EcoRev’, 46, été 2018