79 Mésha et la BiBle : quand une pierre raconte l'histoire la stèle de Mésha et l'histoire de l'écriture 78 LES ÉCRITURES DES ROYAUMES DE MOAB ET D’ISRAËL Matthieu RICHELLE Des écritures jumelles L’écriture de Moab ressemble à s’y méprendre à celle qui était employée dans les royaumes d’Israël et de Juda durant l’essentiel de l’époque monar- chique (grosso modo du ix e siècle au vi e siècle). On appelle cette dernière « paléo-hébreu » pour la distinguer des formes d’écriture employées plus tard par les Judéens. Les rares diférences entre les graphies moabite et paléo-hébraïque tiennent à des détails, par exemple les hampes particu- lièrement incurvées qu’on observe sur la stèle de Mésha. L’écriture moabite anticipe en cela sur des évolutions qu’on ne rencontrera que plus tard en paléo-hébreu. Les diférences sont si subtiles que bien des savants du xx e siècle ont considéré que la stèle avait été gravée dans cette dernière écriture. Du reste, lorsque la stèle est découverte, en 1868, l’écriture paléo- hébraïque est encore mal identifiée. Il faudra attendre plus d’une décennie pour que la première grande inscription dans cette écriture soit trouvée dans le tunnel de Siloé, à Jérusalem (en 1880). Depuis, des centaines de documents sont apparus, les plus anciens étant antérieurs de quelques décennies à la stèle de Mésha. Or c’est en paléo-hébreu que des scribes judéens rédigent les livres des Rois, principalement aux vii e -vi e siècles, même si ces textes s’appuient CI-DESSUS FRAGMENT DE COLONNE À BASE OCTOGONALE PORTANT UNE INSCRIPTION MOABITE. TEXTE FRAGMENTAIRE OÙ UN ROI MOABITE ÉVOQUE « DES PRISONNIERS AMMONITES » AUXQUELS IL A FAIT RÉALISER DES TRAVAUX, ET AFFIRME QUE « LES AMMONITES ONT VU QU'ILS ÉTAIENT AFFAIBLIS EN TOUT ». VIII e SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE. BASALTE. 19,5 X 35 X 14,5 CM. LEVANT. CLICHÉ : S. AHITUV. PAGE DE DROITE INSCRIPTION MOABITE DE KAMOSHÎT. TEXTE FRAGMENTAIRE MENTIONNANT LE DIEU KAMOSH ET UN « ROI DE MOAB », PROBABLEMENT KAMOSHÎT, PÈRE DE MÉSHA. IX e SIÈCLE AVANT NOTRE ÈRE. BASALTE. 12,5 X 14 CM. KÉRAK. PHOTOGRAPH BY BRUCE AND KENNETH ZUCKERMAN, WEST SEMITIC RESEARCH. COURTESY DEPARTMENT OF ANTIQUITIES, JORDANIE. sur des sources plus anciennes et ont aussi pu évoluer par la suite. Par conséquent, les deux récits concurrents se rapportant à la révolte du roi de Moab, celui de la stèle et celui du livre des Rois, furent couchés par écrit dans des alphabets très semblables. Comme la langue moabite se révèle en outre très proche de l’hébreu de l’époque, un scribe israélite aurait sans doute été capable de lire et comprendre la version des événements rédigée par l’autre camp, et vice versa. Pourquoi Moab et Israël utilisaient-ils des écritures si proches ? Selon les livres des Rois, le premier royaume était, au début du ix e siècle, vassal du second. La stèle semble le confirmer : Mésha y affirme qu’Israël a « opprimé » son pays durant le règne de son père. Dès lors, il est envisageable que Moab ait subi l’influence culturelle de son suzerain, en particulier dans l’usage de l’écriture. Le cas échéant, il est remarquable que les scribes de Moab aient déjà fait un peu évoluer cet alphabet au moment où ils écrivent le récit évoquant la révolte de leur pays à l’égard d’Israël. On connaît d’autres situations où un pays a employé pendant un temps une écriture provenant d’un autre, avant de modifier la graphie pour faire émerger une écriture propre. Selon certains, c’est le cas des Araméens du royaume de Damas, dont l’écriture se distinguerait du phénicien à partir du viii e siècle. À leur tour, les Araméens influenceront les Ammonites (voisins des Moabites), avant que les scribes d’Ammon ne créent, au vii e siècle, leur propre variante. De tels développements paraissent liés à des périodes d’émancipation politique de ces royaumes. De fait, quand les Ammonites se verront annexés à l’empire perse à la fin du vi e siècle, ils écriront à nouveau des textes en écriture araméenne, vraisemblablement parce que c’était l’écriture internationale promue par les autorités perses. Toutefois, l’hypothèse d’un emprunt de l’écriture d’Israël par Moab demeure très incertaine et l’on ne peut exclure d’autres scénarios, comme une influence en sens inverse. La documentation est si parcellaire que l’origine précise de ces écritures locales demeure voilée de mystère. D’un point de vue matériel, nous ne pouvons faire plus qu’observer leur apparition au ix e siècle à l’aide des plus anciennes inscriptions qui les attestent. Les théories cherchant à éclairer ces développements à l’aide des relations connues entre Israël et ses voisins dépendent des sources historiographiques antiques. En l’occurrence, il s’agit essentiellement des textes bibliques. Or ceux-ci sont le fruit du travail de rédacteurs