Anthropologie et Sociétés, vol. 42, n os 2-3, 2018 : 361-383 LE GENRE DU RÊVE Pratiques oniriques et oniromantiques chez les Touaregs Amalia Dragani Le rêve est le phénomène que nous n’observons que pendant son absence. Valéry 1941 : 258 Partant du cas ethnographique des Touaregs 1 , berbérophones d’origine nomade et pastorale vivant en Afrique saharo-sahélienne musulmane dans un espace partagé en plusieurs États postcoloniaux (Burkina Faso, Mali, Niger, Algérie, Libye), cet article vise à étudier comment la construction locale des identités féminines et masculines inlue sur l’énonciation et la « performance » du rêve 2 et sur les pratiques oniriques et oniromantiques vernaculaires. L’énonciation du rêve (tergit) a un caractère de « parole conidentielle » et non de « parole publique » pour les poètes touaregs qui, à la diférence des auteurs féminins, n’en font pas un thème poétique 3 . Les pratiques oniriques et oniromantiques (asăwad), associées au monde des morts, des génies (aljena) et à la sexualité, sont d’ordinaire perçues comme appartenant à la sphère féminine, du moins en public. Cependant, elles sont l’objet de pratiques masculines mais de nuit, et en toute discrétion. L’existence d’interprétations exogènes du rêve, notamment la circulation de manuels d’oniromancie arabe, reçoit un accueil circonspect. En outre, les tensions introduites récemment par la présence au Sahel du djihadisme, lequel condamne les pratiques mantiques et artistiques, 1. Que les familles touarègues qui m’ont hébergée au Niger, au Mali, en Algérie et parfois ont rendu matériellement possibles mes enquêtes, conduites dans des conditions d’extrême précarité économique et sécuritaire, soient ici chaleureusement remerciées. Mes remerciements vont également aux évaluateurs anonymes qui ont contribué par leurs critiques constructives et pertinentes à faire avancer mon propos. Cet article a été écrit en pensant à ma grand-mère Gilda, inégalable « rêveuse » qui pratiquait la lécanomancie (technique de divination par le moyen de l’eau ou de l’huile), et à Teshereft, devineresse d’Agadez, qui m’a appris l’art des cauris. 2. Cet article porte sur le rêve, à ne pas confondre avec d’autres phénomènes psychiques tels l’imagination et la rêverie. Chez les Touaregs, cette dernière a fait l’objet d’autres écrits (Drouin 1992). 3. La relation entre pratiques langagières (usage, registres et styles de la parole) et contextes sociaux a déjà fait l’objet d’études (Masquelier et Siran 2000 ; Masquelier et Fournier 2015). Sur le même thème et sur les transformations de la prise de parole publique féminine dans un contexte de globalisation (un festival touristique au Nord du Niger), nous renvoyons le lecteur à notre « description dense » d’un cas touareg (Dragani 2015). 21_HT1_Dragani_361-383_PUB.indd 361 2018-08-07 11:58:21