Ethnologie française, XLVI, 2016, 4, p. 669‑680 Le mont Garizim, nouvelle « Genève de la paix » : une capitale sans territoire ? Fanny Urien‑Lefranc Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain RÉSUMÉ Situé à Naplouse en Cisjordanie, le mont Garizim constitue à la fois le lieu de culte et d’habitation d’une partie de la com‑ munauté samaritaine. Depuis une dizaine d’années, il est progressivement devenu le « territoire samaritain », au sein duquel se multiplient des entreprises de patrimonialisation et de visibilisation du lieu et de la communauté. Cet article se propose d’étudier la façon dont les Samaritains se sont saisis de ces dynamiques pour rehausser leur lieu saint en Centre pour la paix, en « Genève du Moyen‑Orient ». Mots-clés : Samaritains. Israël. Palestine. Patrimoine. Tourisme. Fanny Urien‑Lefranc iiac, umr 8177 Equipe lahic (ehess, cnrs) 105 Boulevard Raspail 75006 Paris 75006 Paris urienfanny@yahoo.fr Un groupe d’étudiants d’une université palesti‑ nienne sont en visite dans le village samaritain, situé sur le mont Garizim, surplombant la ville de Naplouse au Nord de la Cisjordanie 1 . Ils sont reçus par des membres de l’association [a] al-astûra l-sâmiriyya (ou The Samaritan Legend), créée en 2009 par de jeunes Samaritains. L’association a tout organisé – du passage des étudiants au check‑point israélien qui sépare le vil‑ lage de Naplouse à la visite guidée du musée et des ruines archéologiques, jusqu’au repas. Dans le Centre pour la paix, qui fait aussi oice de Centre des visi‑ teurs, des membres de l’association ont préparé un petit discours au cours duquel ils retracent les origines des Samaritains, et reviennent sur la séparation avec le judaïsme. Ils mettent en avant leur ancrage dans la ville de Naplouse et les bonnes relations qu’ils entretiennent avec ses habitants « depuis très longtemps » ([a] min zamân). Après avoir posé ensemble pour quelques pho‑ tos, les étudiants sont invités à rejoindre le musée. La communauté samaritaine 2 ne compte aujourd’hui pas plus de 770 membres et elle est, de plus, divisée géographiquement : une partie a progressivement quitté la ville de Naplouse à partir du milieu des années 1980, pour s’installer sur les hauteurs du mont Garizim, leur lieu saint, dans une localité qu’ils ont baptisée Kiryat Luza. La construction d’habitations à destination des Samaritains avait été lancée à partir de 1967 par le gouvernement israélien, à la suite de la guerre des Six Jours et de son annexion des territoires palestiniens. Une autre partie de la communauté réside quant à elle à Holon, dans la périphérie de Tel‑Aviv (Israël), depuis les années 1950. Les habitants de Holon possèdent eux aussi une maison sur le mont Garizim et s’y rendent régulièrement, notamment à l’occasion des fêtes religieuses. En chemin, le guide samaritain présente le village aux étudiants : le restaurant « The good samaritan », les deux épiceries, le lieu où se tient chaque année le sacri‑ ice pascal, entouré d’estrades permettant d’accueillir les touristes. Le musée 3 , entièrement consacré au sama‑ ritanisme, abrite des objets liturgiques, des photos des cérémonies religieuses, des tableaux généalogiques de la famille sacerdotale, des maquettes des lieux saints et quelques artefacts archéologiques. La visite se fait en présence de Husney qui assure une présentation orale de la communauté, son histoire et ses pratiques (en