Version auteurs Chap 5 - Face aux menaces, la pensée sociale mise au défi Valérie Haas, Sabine Caillaud & Amélie Demoures Publié In Caillaud, S. Bonnot, V. & Drozda-Senkowska, E. (2017). Menaces sociales et environnementales: repenser la société des risques. Rennes : Presses Universitaires de Rennes « C’était au mois de septembre 1917. Le régiment d’infanterie dont je faisais partie occupait sur le plateau du Chemin-des-Dames, au nord de la petite ville de Braisne, le secteur dit l’Épine-de-Chevregny. (...) Nous reçûmes l’ordre de faire des prisonniers. Un coup de main fut monté, un de ces coups de main luxueux, comme on les organisait alors, à grand renfort d’artillerie de tout calibre ; et dans les ruines d’un petit poste allemand, écrasé sous les obus, la troupe d’assaut surprit en effet et ramena dans nos lignes une sentinelle. J’eus l’occasion d’interroger cet homme ; c’était un soldat d’une classe déjà âgée, réserviste bien entendu, et dans le civil bourgeois de la vieille ville hanséatique de Brême. Puis il fila vers l’arrière sous bonne escorte ; et nous pensâmes bien ne jamais plus en entendre parler. Peu de temps après, une curieuse histoire arriva peu à peu à nos oreilles ; des artilleurs, des conducteurs du ravitaillement la racontaient. Ils disaient à peu près ceci : « Ces Allemands ! Quels organisateurs merveilleux ! Ils avaient partout des espions. On fait un prisonnier à l’Épine-de-Chevregny ; qui trouve-t-on ? Un individu qui, en temps de paix, était établi commerçant à quelques kilomètres de là : à Braisne. » (M. Bloch, 1921, p. 10) Cet extrait d’un article de Bloch qui date d’il y a presque une centaine d’années, propose une « réflexion sur les fausses nouvelles de la guerre », les rumeurs dirions-nous aujourd'hui. Bloch étaye ses réflexions à partir de lectures documentaires, mais aussi d’une expérience concrète vécue en 1917, alors qu’il faisait partie d’un régiment d’infanterie sur le plateau du Chemin des Dames. Il montre combien au-delà du nom de Brême en Allemagne substitué à celui de Braisne en France, la recherche de causes extraordinaires - ici l’explication d’une trahison (un français qui aurait été un espion placé par les Allemands) - venait en réalité justifier par cette rumeur les premières défaites françaises : « si la France perd c’est à cause de la ruse allemande... ». Les réflexions de Bloch nous invitent à souligner combien les temps de conflits, comme les guerres ou les moments traumatiques, constituent (bien malgré eux) des sortes d’amplificateurs d’attitudes et de comportements collectifs : « une immense expérience de psychologie sociale, d’une richesse inouïe » (Bloch, 1921, p. 2). Ce qui nous intéresse ici, c’est que déjà à cette époque, il est bien question de la rumeur et du poids du passé du groupe dans la mise en route d’un « bricolage » de la pensée sociale. Nous allons tenter de comprendre justement comment la mémoire collective et l'oubli, les rumeurs ou les savoirs mobilisés constituent un travail collectif mené par un groupe pour faire face à des phénomènes pouvant être vécus comme menaçants tels que les catastrophes (naturelles ou industrielles) ou encore le réchauffement climatique. Par exemple, face à une identité sociale menacée les Vichyssois préfèrent oublier une partie de l'histoire de leur ville pour en inventer une nouvelle, ou bien les travailleurs de l’usine AZF recourent à des rumeurs pour expliquer l'explosion de leur usine, ou encore les