Les philosophes et le mariage : un aspect de la pensée économique antique. Platon, Xénophon, Aristote, Ps. Aristote Version de travail Étienne Helmer Université de Porto Rico Département de philosophie etiennehelmer@hotmail.fr Introduction L’intérêt pour l’oikos et sa bonne administration est présent dès l’Odyssée et Les Travaux et les Jours. Mais à partir du dernier tiers du V e siècle, un genre littéraire nouveau, le logos oikonomikos (Descat 1988, p. 104), en fait son objet propre dans des traités séparés (Xénophon, Ps. Aristote, Philodème) ainsi que, sous une autre forme, dans des œuvres plus vastes, notamment chez Platon et Aristote. L’oikos étant à la fois une communauté matérielle et une communauté humaine, ces textes évoquent toujours ces deux aspects. Par exemple au livre VI des Lois, après avoir étudié la question du mariage, l’Athénien déclare : « La question à examiner après celle-là [les mariages] concerne les biens (ktèmata) » (Lois VI 776b). C’est assez flagrant aussi dans l’Économique du Ps. Aristote : « Les parties d’une maison (oikia) sont l’homme et l’avoir (les biens) (ktèsis) » (1343a18). Le traité examine d’abord ce qui concerne les biens puis ce qui concerne les hommes, c’est-à-dire les relations du mâle et de la femelle (1343b7 sq.), qui seront appelés ensuite l’homme et la femme. Il en va de même dans l’Économique de Xénophon, qui s’interroge sur ce que sont les biens (khrèmata) et la richesse (I et II), puis sur les relations entre mari et femme (III 10-15 ; VII 10-31). Aristote, enfin, dans les Politiques, distingue l’usage des instruments humains dans l’oikos selon qu’ils sont libres ou serviles, de l’acquisition des biens. À propos des êtres humains, il examine davantage les rapports maître/esclave et la nature de ce dernier que le rapport mâle/femelle et marital. Enfin, fait notable, l’Économie de Philodème de Gadara n’examine pas les rapport conjugaux ni même les rapports avec les esclaves : son traité, annonce-t-il, porte « non sur la façon dont il est possible de mener bien vivre à la maison mais sur l’attitude à adopter en matière d’acquisition des biens » pour un philosophe (col. 12) 1 . C’est cette relation entre hommes et femmes libres dans l’oikos que je me propose d’étudier pour montrer qu’ils donnaient lieu à de vifs débats chez les philosophes antiques intéressés par l’économie domestique. L’un des thèmes de ces débats a été étudié par Michel Foucault dans le deuxième volume de l’Histoire de la sexualité (« L’usage des plaisirs »). L’un des chapitres de cet ouvrage est consacré au traitement que ces auteurs réservent à la sexualité conjugale 2 . Selon Foucault, la prescription de la fidélité sexuelle évoquée dans ces textes n’obéit pas à une éthique motivée par le lien personnel entre les époux – comme si ces passages préfiguraient la codification chrétienne de la sexualité – mais à un ensemble de normes et de valeurs extérieures (à eux-mêmes) régulant leurs conduites respectives dans leur relation. Mon approche est distincte : elle ne se concentre pas sur la sexualité mais consiste à saisir les grandes questions liées au mariage posées dans ces textes pour comprendre ce que cette dimension de l’économie domestique nous dit de la pensée antique de l’économie. Concernant la méthode, il ne s’agit pas de commenter chaque texte de façon séparée et 1 L’expression « bien vivre à la maison » « en oikôi kalôs bioun » fait sans doute allusion aux passages qui, dans les traités classiques sur le sujet, ceux de Xénophon et de Théophraste que Philodème soumet à un examen critique au début de son traité, porte sur les rapports personnels dans l’oikos, et notamment les rapports conjugaux. La raison du silence de Philodème sur les rapports conjugaux tient peut-être au rôle de l’amitié, relation éthique fondamentale entre épicuriens, que Philodème évoque à plusieurs reprises en tant que principe de certaines pratiques économiques qu’il préconise. 2 Chapitre III « Économique », p. 147-192.