Diogène n° 251-252, juillet-décembre 2015. LES NOUVEAUX RICHES EN LEURS « PALAIS » : UN ASPECT DE LA TRANSFORMATION URBAINE DANS LES PAYS ANCIENNEMENT SOCIALISTES par FRANÇOIS RUEGG Anthropologie urbaine, francophonie et populisme Que l’anthropologie urbaine soit un domaine relativement nou- veau dans le monde francophone n’est un secret pour personne. Le traducteur du fameux ouvrage d’Ulf Hannerz Exploring the City: Inquiries Toward an Urban Anthropology, Isaac Joseph, pouvait ainsi écrire dans sa préface en 1983 : Le nombre de travaux d’anthropologie urbaine que l’ouvrage d’Ulf Hannerz présente et discute est impressionnant. Faut-il faire le compte de tous ceux que le public français ignore ? de ceux qui ne sont pas tra- duits et de ceux qui sont quasiment absents des débats de la recherche urbaine en France ? Comment le résultat obtenu sera-t-il interprété : comme un signe de provincialisme théorique ou comme une absence d’intérêt pour des problématiques qui ont fait l’histoire de l’anthropologie anglo-saxonne ? (Joseph 1983 : 7). Toutefois, au milieu des années 1950 déjà, les travaux d’un eth- nologue comme Georges Balandier (Sociologie des Brazzavilles noi- res, 1955), fondateur ou du moins inspirateur de ce qui va s’appeler désormais l’anthropologie dynamique, font clairement partie du domaine de l’anthropologie urbaine, au même titre que ceux de ses homologues britanniques de l’école de Manchester. Certes, la déco- lonisation et le rapatriement de l’ethnologie des colonies dans les métropoles ne sont pas étrangers non plus au développement de cette branche, parfois d’ailleurs au titre de refuge plutôt que com- me un véritable choix de terrain. Gutwirth (2005) avoue ainsi avoir fait de l’anthropologie urbaine sans le savoir. Le développement de l’anthropologie urbaine en France est aus- si lié au débat plus général sur l’objet de l’anthropologie qui a eu lieu dans ce pays dans les années 1980, si l’on en juge par cet « état des lieux » que publie la revue L’Homme en 1986 1 . Il s’agissait en gros de savoir si, avec la disparition des terrains exotiques, consé- 1. Voir lhomme.revues.org/persee-124009. Il s’agit du vol. 26, no. 97-98.