L’eau dans le Maghreb romain : bilan d’activités et état des lieux historiographique Jérôme France, Frédéric Hurlet* France & Hurlet, in : L’eau dans les villes du Maghreb et leur territoire, p. 11 à 18 A lors que la consommation en eau par habitant est aujourd’hui considérée comme un indicateur du développement et que l’accès à l’eau est devenu un enjeu économique à l’échelle planétaire susceptible dans l’avenir d’être l’une des premières causes de tensions internationales, cette publication collective se propose de donner à l’étude d’une telle question une plus grande profondeur historique en s’intéressant à une période donnée (l’Antiquité romaine) et à un territoire déterminé (le Maghreb romain). Cette réflexion collective doit s’entendre comme le point final du projet collectif EauMaghreb 1 , financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France) et coordonné par François Baratte (université Paris-Sorbonne). Il s’agit là d’un programme scientifique de longue haleine conçu dans une perspective interdisciplinaire avec la participation de quatre équipes de recherche françaises qui ont chacune un profil bien déterminé : deux unités mixtes de recherche pour l’archéologie (Orient et Méditerranée, UMR 8167, représentée par F. Baratte ; Archéologie et Philologie d’Orient et d’Occident, AOrOc, UMR 8546, représentée par V. Brouquier-Reddé) ; une équipe pour la géographie et la géoarchéologie (Espaces, Nature et Culture, ENeC, UMR 8185, représentée par S. Desruelles) ; une équipe d’accueil pour l’histoire ancienne (Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique, CRHIA, EA 1163, représentée par F. Hurlet). Il faut ajouter le laboratoire qui a accueilli le colloque, l’Institut Ausonius (UMR 5607), intégré à ce programme en association avec l’équipe de Nantes pour ce qui est de l’étude des sources écrites. Ont été également associés les Instituts du Maghreb qui ont toujours soutenu les recherches et autorisé les missions de terrain menées en coopération : l’Institut National du Patrimoine de Tunis (INP), le Centre National de la recherche archéologique d’Alger (CNRA) et l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine de Rabat (INSAP). Nous remercions tous les chercheurs qui ont collaboré à cette entreprise collective et à la publication. La gestion de l’eau a une longue histoire qui remonte bien au-delà de l’Antiquité romaine, même si ce furent les Romains qui portèrent l’hydraulique à un niveau inédit de maîtrise technique et en firent un signe majeur de leur domination sur les éléments et les territoires. L’eau dans les cités a dès l’origine, c’est-à-dire à l’époque archaïque, tenu une grande place sur deux plans : le plan pratique et technique de l’alimentation, pour répondre à la nécessité de desservir les populations, et celui du profit symbolique et politique que pouvait en retirer le pouvoir qui s’en montrait soucieux. C’est ainsi que parmi les premières grandes constructions édilitaires qui prirent place à l’époque de la tyrannie, plusieurs concernent précisément l’eau. Le tyran a besoin à la fois d’affirmer son pouvoir sur la cité et dans l’espace de celle-ci, de montrer son intérêt pour le peuple, et de faire travailler une nouvelle catégorie sociale, sur laquelle il s’appuie, celle des artisans. Les grands travaux permettent de répondre à ces préoccupations, notamment en ce qui concerne les équipements hydrauliques, qui sont à la fois utilitaires et ostentatoires. Dès le vi e  siècle a.C., Marseille est équipée d’un système d’adduction et de distribution de l’eau, avec des réservoirs et des puits publics 2 . La Rome des Tarquins reçoit son premier égout, qui montre la maîtrise des Étrusques dans ce domaine 3 . À Samos, vers la même époque, l’ingénieur Eupalinos dirige les travaux d’un aqueduc souterrain long de 1 040 mètres sous le Mont Kastro, afin de pouvoir alimenter la ville en cas de siège 4 . Ce fut un véritable défi technique, puisque les deux équipes creusant simultanément des deux côtés de la montagne devaient se retrouver au même niveau. Ce fut aussi, comme on s’en doute, un 1. Projet ANR 07-BLAN-10372. Lire la présentation du programme dans Baratte 2011. 2. Cf. Trézigny 1995, 46-47. 3. Tite-Live 1.56.2. 4. Hérodote 3.60 ; cf. Kienast 1995.