10/01/2019 Loxias http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=8777&format=print 1/9 Loxias | 58. Doctoriales XIV | I. Doctoriales XIV Mansour Bʑʗʃʜʋʜ : De quoi la philanthropie était-elle le nom ? Résumé À quoi renvoie le terme de philanthropie si souvent utilisé par les romanciers du XIX siècle ? Est-ce la même notion qui est invoquée sous la plume d’un Dumas, d’un Zola ou d’un Stendhal ? Cet article tentera de montrer la mutation du sens du mot philanthropie tout au long du XIX siècle, de voir les deux âges qu’il a connus et qui correspondent à deux sensibilités du XIX siècle : le temps des utopies aux élans révolutionnaires et l’âge de la rationalité scientifique, féru de statistique et d’enquête sociale. Index Mots-clés : Philanthropie Géographique : France Chronologique : XIXe siècle Plan Signification du mot De la bonne philanthropie… …et de son envers Dans la littérature Conclusion Texte intégral Il faut aimer les hommes et leur faire du bien malgré leurs défauts… se tenir à l’écart et néanmoins à portée d’instruire et servir certains hommes. La philanthropie est une vertu douce, patiente, qui supporte le mal sans l’approuver. Fénelon Dialogues des morts Au XIX siècle accoler l’adjectif ‘philanthropique’ à une œuvre, une société, un homme ou simplement un geste, signifie bien plus que ne laisse suggérer la simple étymologie du terme. Le mot ‘philanthropie’ a connu bien des méandres, suivant les changements politiques, idéologiques ou institutionnels. Ainsi sous la Restauration s’est-on ingénié à l’éviter sinon à le justifier. En témoigne le baron de Gérando, père de la sémiologie et l’un des plus célèbres philanthropes du début du XIX siècle, qui évite soigneusement d’évoquer le terme dans sa première édition du Visiteur du pauvre (1820), véritable bréviaire pour les amis des indigents. Cette défiance est due au fait que le mot renvoie à la dyade Lumières-Révolution, et sous la Restauration une telle filiation pourrait nuire au plan de carrière, si ce n’est pire. Cependant, et outre cette occultation du mot sous la Restauration, la pratique philanthropique en tant que telle reste présente dans la société du premier XIX siècle. Il y a plus : elle devient après 1815 un moyen de contrainte politique aux mains d’une élite intéressée. Le mot revient en force en 1831 sous la plume d’Everat à l’Assemblée générale, même si on avait noté çà et là quelques utilisations du terme controversé (Gérando le réutilise en 1826 dans la troisième édition de son Visiteur). Sinon dans l’ensemble, le terme sentait quasiment le soufre sous la Restauration, et il n’est utilisé que pour pointer du doigt la menace qui en découle, comme dans le pamphlet Le Philanthrope dévoilé paru en 1814, où ‘philanthrope’ était trop vite assimilé à Jacobin, régicide ou encore apostat. Dans les romans du XIX siècle, il n’est pas rare de trouver la mention du mot dont on vient de voir rapidement l’acuité. Aussi l’objet de cet article est-il d’interroger l’utilisation de ce terme dans le roman français, de voir aussi comment il s’est chargé d’une connotation négative au tournant de 1850, passant d’un adjectif laudatif ou méprisant, selon le parti pris politique ou idéologique, à un qualificatif négatif, synonyme de naïveté, d’ignorance et d’illusion. e e e 1 e e 2 e 3 e