Quelques aspects de la vie quotidienne en Egypte ancienne illustrés par des objets du Musée d'art et d'histoire Par Sandra Guarnori, Elena Indemini et Jean-Luc Chappaz Si pour beaucoup la civilisation égyptienne est volon- tiers synonyme du «colossal» des temples d'Abou-Simbel ou des pyramides, voire des trompettes d'Miùb, ou alors du «macabre» des momies qui achèvent de se décomposer sous nos climats, l'amateur sait bien, quant à lui, combien les petits objets, les traces apparemment insignifiantes, nous rendent l'Egyptien pharaonique proche et pour ainsi dire contemporain. Comment s'en persuader davan- tage, du reste, qu'en empoignant, plus de trois millé- naires après lui, un maillet qu'il serait encore aisé d'utili- ser aujourd'hui, ou en constatant que le propriétaire d'une paire de sandales devait avoir un léger défaut dans sa démarche, puisqu'il a beaucoup plus usé le talon gauche. Les objets que nous publions dans cet article appartien- nent à cette dernière catégorie et sont tous les témoins de la vie quotidienne de l'Egypte antique. Et pourtant, l'ap- pellation «vie quotidienne» est quelque peu paradoxale, puisque la grande majorité des pièces qui ont été affublées de ce «label» proviennent des tombeaux, elles figuraient parmi l'équipement funéraire des défunts. Les raisons de leur présence dans les sépultures sont variées. Certains objets, tels les herminettes par exemple, avaient acquis, en plus de leur rôle très matériel d'outils (ici de rabot), le rang d'«instruments» du culte: lors du rite de l'Oz/zw/wr ücw/tf, le prêtre devait entre autre toucher certains organes vitaux avec cet outil, pour (re)donner la vie (ou plutôt la possibilité de vivre) à la momie ou à une statue, qui était «engendrée» selon la phraséologie égyptienne. On comprend donc qu'on ait songé à déposer de tels instru- ments dans les tombes. D'un autre point de vue, la pratique de l'embaumement et la présence d'un abondant mobilier funéraire présup- posent une croyance à la survie. Parmi les innombrables expressions qui se traduisent par «mourir», on trouve fré- quemment la périphrase «passer à la vie», qui montre bien que l'existence terrestre n'était qu'un échantillon. De même, les sarcophages sont souvent appelés «les maîtres de vie». Pourtant, l'Egyptien n'a jamais été bien fixé sur les configurations de l'Au-delà: celui-ci pouvait être stellaire ou souterrain, et, parmi une certaine confusion de doctrines l'image d'ailleurs de la multitude d'aspects de la religion égyptienne), la «sortie au jour» ' représen- tait l'un des objectifs du mort, c'est-à-dire le retour à la vie sous la forme d'une âme invisible pour les vivants. Il se pouvait donc qu'il eût alors besoin de différents instruments usuels. Mais même dans le monde des dieux, rien ne s'obtient sans peine et le défunt peut y être appelé pour de multiples corvées, à l'image de la vie terrestre. Afin de ne pas troubler son repos éternel, les vivants pla- ceront près de lui des modèles ou des figurines qui répon- dront à sa place à l'appel de son nom, et les équiperont des outils nécessaires. Enfin, lorsqu'on s'interroge sur l'économie générale de la décoration des tombes, on s'aperçoit que toute l'acti- vité humaine représentée ne poursuit qu'un seul but: la confection et l'apport d'offrandes pour le défunt ou ses statues, supports de ses âmes. Par la magie de l'image, l'offrande est ainsi instituée et réalisée pour l'éternité. Les modèles ou les objets déposés dans les sépultures pro- cèdent du même esprit. Tout concourt à faire du micro- cosme qu'est la tombe un centre autonome de production magique de l'offrande, un peu comme magasins et ateliers des temples préparaient réellement l'offrande divine. Ainsi, certains objets du mobilier funéraire se trouvent investis d'une polysémie de fonctions. L'herminette à laquelle nous faisions allusion peut tout aussi bien et à la fois être considérée comme un instrument de culte, l'outil d'un serviteur menuisier qui travaillerait dans l'Au- delà et rester la trace magique de la production des objets en bois nécessaires à l'offrande (ou à sa fabrication) et à l'équipement funéraire. La provenance des pièces que nous publions n'est que rarement connue. Il nous sera de ce fait souvent difficile de préciser leur datation, voire même leur identification ou leur emploi, encore que dans un pays de traditions, tel l'Egypte, certains outils se soient perpétués jusqu'à nos jours. Il va de soi que nous nous sommes efforcés d'in- dure dans ce bref catalogue la totalité des objets que possède le Musée d'art et d'histoire, même les plus insi- gnifiants ou les plus déconcertants. Nous avons toutefois, dans le cadre de ce travail, renoncer à traiter d'un certain nombre de types d'objets, tels la céramique ou les parures, qui requéreraient des recherches plus spéciali- sées, les silex, bien que leur emploi soit encore attesté jusqu'au Nouvel Empire, principalement comme lames de faucilles ou instruments des graveurs, le matériel litur- gique, ainsi que les instruments de musique (qui s'y apparentent) qui mériteraient une étude séparée. 77