Biopolitique, utilitarisme et libéralisme John Stuart Mill et les Contagious Diseases Acts VINCENT GUILLIN Université du Québec – Montréal On connaît l’importance, dans l’analytique foucaldienne du bio-pouvoir, de la bio-politique, c’est-à-dire de ce mode de contrôle sur la vie qui se forme vers le milieu du XVIII e et qui se focalise sur le corps-espèce, support des pro- cessus biologiques tels que la natalité, la mortalité, la longévité, la qualité de vie, etc. 1 Comme Foucault l’a aussi suggéré, la naissance et le développe- ment de la bio-politique sont contemporains de l’avènement de l’utilitarisme et du libéralisme comme cadres nouveaux de la rationalité politique 2 . Comme Foucault le remarquait encore, si la bio-politique – entendue comme manière de rationaliser les phénomènes propres à un ensemble de vivants constitués en population – a pu trouver dans l’utilitarisme une matrice théo- rique, elle n’a pas été pour autant sans poser un défi au libéralisme. En effet, notait Foucault, « dans un système soucieux du respect des sujets de droit et de la liberté d’initiative des individus, comment le phénomène ‘‘population’’ avec ses effets et ses problèmes spécifiques peut-il être pris en compte? Au nom de quoi et selon quelles règles peut-on le gérer 3 ? ». Et Foucault d’avan- cer que le « débat qui a eu lieu en Angleterre, au milieu du XIX e siècle, concernant la législation sur la santé publique, peut servir d’exemple 4 ». C’est de cette dernière suggestion que nous voudrions nous inspirer pour éclairer les rapports entre utilitarisme et libéralisme, en étudiant un épisode de ce débat anglais concernant la législation sur la santé publique qui, même s’il est plus tardif, semble bien pourtant appartenir à la séquence historique définie par Foucault. Cet épisode, c’est celui de la campagne publique pour Archives de Philosophie, 73, 2010, 615-629 1. Pour une présentation cursive des concepts de « bio-pouvoir » et de « bio-politique » chez Foucault et les différentes exégèses et reprises qui en ont été faites, voir V. TOURNAY, « Le bio- pouvoir à l’épreuve des travaux sur la biomédecine: succès politique d’un néologisme », in S. Meyet, M.-C. Naves & T. Ribemont éds., Travailler avec Foucault. Retours sur le politique, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 97-117. 2. M. FOUCAULT, Résumé des cours, 1970-1982, Paris, Julliard, 1989, p. 110. 3. Ibid., p. 109-110. 4. Ibid., p. 110.