161 •• DES MOMIES À LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE •• 160 redonna corps à la reine au cinéma ; d’ailleurs les occasions ne manquèrent pas tant cette fgure de femme fatale a été l’objet d’imaginaires multiples. Harry citait comme source principale de cette histoire une conversation avec Roland-Marcel (1883-1939), administrateur général de la Bibliothèque nationale. En substance, elle reprenait une légende interne à la Bibliothèque : la momie de Cléopâtre aurait été rapportée par des scientifques de l’expédition d’Égypte de Napoléon Bonaparte et déposée au Cabinet des médailles. Après avoir langui dans les caves de la Bibliothèque, où son corps embaumé se serait détérioré au contact de l’humidité, on l’aurait enterrée dans le jardin Vivienne pendant la Commune avec d’autres momies anonymes. La réfutation vint quelques jours plus tard dans un article titré de façon ironique « Cléopâtre dort-elle sous les géraniums de la “Nationale” ? » mais qui ne permit pas d’enterrer une allégation trop curieuse pour se dissiper facilement. Le journal L’Intransigeant recourut à l’expertise du conservateur du Cabinet des médailles, Jean Babelon (1889-1978). Celui-ci rappelle que la capitulation d’Alexan- drie en 1801 enrichit surtout le British Museum et qu’à quelques exceptions près peu d’antiquités égyptiennes étaient parvenues en France. Il détaille un inventaire de 1894 et, pour prouver l’absence de Cléopâtre, indique les noms des momies inscrits sur cette liste. Cet inventaire, établi pourtant après l’enterrement supposé de la momie en 1870, fait état de la présence au département du corps momi d’un certain « Pétamenoph ». Babelon indique que celui-ci repose désormais au Muséum et il emmène le journaliste Jean Portail voir la seule momie encore à la innovation Des momies à la Bibliothèque nationale ®®® FELICITY BODENSTEIN Une histoire peuplée de momies est immanquablement auréolée de mystère. Celle des momies qui entrent dans le fonds du Cabinet des médailles à partir du milieu du xviii e siècle le confrme. Au cours du xx e siècle, des journalistes répan- dirent puis essayèrent d’éclaircir une rumeur tenace : dans le jardin du quadrilatère Richelieu serait enterrée la dépouille mortelle d’une des plus célèbres reines de toute l’histoire, Cléopâtre. Des dossiers remplis de quelques dizaines de coupures de presse rassemblées dans les archives de la Bibliothèque 1 font mention de la sépulture secrète de Cléopâtre au jardin Vivienne sous ses marronniers « stériles, sans feurs ni fruits » comme le dernier lieu de repos d’une reine mythique 2 . Cette rumeur d’apparence farfelue, qui amena régulièrement, parfois au grand dam des conservateurs, des visiteurs curieux à la Bibliothèque nationale au cours du xx e siècle, fut alimentée par l’his- toire complexe des collections réelles. Ainsi, il convient de préciser quelques jalons de la vie des momies à la Bibliothèque pour mieux apprécier comment cette mythologie a pu trouver un terreau favorable rue de Richelieu. Une rumeur persistante : Cléopâtre à la Nationale La discussion publique débute en 1926, quand la romancière historique Myriam Harry accompagne la sortie de son livre sur la vie amoureuse de la reine égyp- tienne d’entretiens qui donnent Napoléon comme son dernier amant, sous une tente pendant une nuit inoubliable avec la belle momie. Puis, elle refait surface à chaque fois que Cléopâtre resurgit dans l’actualité ; ainsi en 1963, quand Liz Taylor 1 La Femme seule, juin-juillet 1929, p. 76 BNF, Monnaies, Médailles et Antiques, 40004-CDM-F R58_interieur.indd 160-161 18/12/2018 15:53