1 Pierre Bourdieu & Jean-Claude Passeron José Luis Moreno Pestaña (Publié dans Frédéric Lebaron et Gérard Mauger (eds.), Lectures de Bourdieu, Paris Ellipses, 2012, p. 353-372) Les débuts de la trajectoire intellectuelle de Pierre Bourdieu ne peuvent sans doute pas se comprendre sans faire référence à Jean-Claude Passeron, coauteur de quelques-uns de ses travaux les plus connus de cette période. Je voudrais livrer ici quelques clés qui permettent de comprendre comment cette association intellectuelle s'est produite et les raisons pour lesquelles elle s’est défaite. Je décrirai d’abord le milieu familial et social de Passeron et son influence sur ses thèmes de prédilection. Je situerai également Passeron dans son environnement générationnel et je montrerai comment il a pesé sur ses dispositions. Au fil de la présentation de ces éléments contextuels, je montrerai ce qui le sépare de Bourdieu. Je me concentrerai ensuite sur deux références dans la socialisation intellectuelle de Bourdieu et de Passeron (Aron et Althusser) qui passent souvent inaperçues pour le lecteur contemporain. Enfin, j'explorerai, d'un point de vue épistémologique, les travaux conjoints de Bourdieu et de Passeron (dont celui qu'ils ont signé avec Chamboredon) jusqu'à leur rupture, en insistant sur les tensions qui les traversaient. Si ce texte s'arrête à leur collaboration, je ferai cependant des références continuelles à la production intellectuelle postérieure de Passeron, en spécifiant les tensions épistémologiques avec Bourdieu. J'essaie ainsi de montrer comment l'épistémologie de Passeron s’est engagée dans les alternatives qu’ouvrait son travail avec Bourdieu et comment, avec leurs différences, ils reproduisent, l’un et l’autre, les alternatives théoriques dont ils héritent. La genèse d’une humeur Jean-Claude Passeron est né à Nice en 1930. Sa mère, institutrice, et son père, employé de banque, étaient d’origine rurale. Marie-Thérèse Drac est née en 1902 à Golfe-Juan qui était alors la plage populaire de Vallauris. Elle était la fille d’un maçon devenu petit entrepreneur et d’une jeune femme d’origine piémontaise. Le père de Passeron, Marcel, plus jeune que sa femme, est né dans le petit village de montagne d’Ascros (300