291 a classe ouvrière constitue sans doute le groupe social, avec les intellectuels, dont les écrits ont été les plus publiés. Non pas, on s’en doute, que les ouvriers écrivent davantage que les autres. Mais la curiosité voire la fascination qu’ils ont exercée d’une part, l’importance que la classe ouvrière a eue dans le champ politique d’autre part, le déclin du mouve- ment ouvrier à partir des années 1980 favorisant la substitution d’un pro- pos individuel retraçant une expérience singulière à une parole collective enfn, ont favorisé la publication de ces témoignages. Ces écrits présentent naturellement toute une série de biais. Ainsi, les ouvriers de certaines branches professionnelles, les mineurs et les ouvriers de l’automobile au premier chef, ont davantage publié que les ouvrières du textile ou de l’électronique ; de même, on doit constater la rareté des témoignages immigrés. En outre, on ne saurait benoîtement considérer ces écrits comme les reflets de la condition ouvrière. Il faut en effet prendre en considération toutes les procédures d’énonciation puis de publication : de ce qui est dicible (ou pas), racontable (ou pas) de ces moments ou de ces pratiques, puis ce qui est jugé digne d’intérêt (ou pas) par les éditeurs, bref toutes les formes de censure et d’autocensure. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la consommation d’alcool sur le lieu et pendant le temps de travail peut faire l’objet d’une euphémisation. Ainsi, Jean-Pierre Levaray, ouvrier de la chimie dans la banlieue rouennaise dans les années 1980-1990, signale la consommation d’apéritifs, pour ajouter aussitôt : « On me dira que je fais dans le portrait de l’ouvrier alcolo, mais que puis-je y faire 1 ? » Par là, il signale qu’il y a bien conscience d’un stigmate pesant sur la classe ouvrière, qu’il s’efforce à la fois de prendre en compte et de dépasser et qui pèse sur son énonciation. 1. Jean-Pierre Levaray, Putain d’usine, Montreuil, L’insomniaque, 2002, p. 43. Récits ouvriers sur la gamelle et la cantine en France au XX e siècle Xavier Vigna L