Systèmes de réparation, de réutilisation et de recyclage des vaisselles céramiques protohistoriques de Corse Kewin Peche-Quilichini, Maxime Rageot et Martine Regert Résumé : Si les procédés de réparation, réutilisation et recyclage ont fait l’objet de recherches spécifques en ce qui concerne les productions lithiques ou osseuses préhistoriques, et les métaux pour les périodes plus récentes, les poteries n’ont encore que rarement été considérées de ce point de vue, en particulier pour les époques protohistoriques. Sen- sibles aux chocs mécaniques et thermiques, et donc renouvelés fréquemment, les ensembles céramiques représentent un matériau de choix pour appréhender ces questions porteuses d’informations sur les systèmes techniques mais aussi sur le fonctionnement et les conceptions socio-économiques, voire symboliques, des sociétés considérées. Centré sur la Corse protohistorique, cet article fait le point sur les techniques de réparation et de remploi et les moda- lités de recyclage, leur fréquence et leur distribution. Pour ce faire, nous avons combiné les observations à différentes échelles sur les récipients en céramique afn de tracer des indices de réparation (anciennes fssures ou fractures col- matées, trous de part et d’autre d’une fssure, etc.) ou de remploi (traces d’usure) et l’analyse chimique des matières adhésives conservées sur certains tessons afn d’en déterminer la nature. La question du recyclage a, quant à elle, été surtout abordée par l’étude des fragments de céramiques intégrés dans des structures, qu’il s’agisse de sols de circula- tion, de radiers de fours, de foyers ou de comblements. Les résultats présentés dans cet article résultent de l’étude d’un important corpus de vestiges céramiques : plus de 100 000 tessons issus de près de 40 000 vases (estimation NMI). Deux procédés principaux de réparation ont été mis en évidence : la méthode traditionnelle de la suture et le collage. Pour ce dernier, c’est du brai de bouleau qui est majoritairement utilisé. Au-delà de l’importance de ce matériau pour prolonger la vie des céramiques, la découverte de brai de bouleau est une donnée nouvelle dans ce contexte chrono- culturel. Il s’agit en effet du témoignage le plus méridional de son emploi, montrant la perduration d’une substance qui a été fabriquée sur le continent dès le Paléolithique moyen, qui a été largement utilisée au Néolithique, mais dont l’exploitation n’était pas documentée jusqu’à présent pendant la Protohistoire au sud de la Loire. Par ailleurs, l’identi- fcation, dans certains échantillons, de cire d’abeille et de résine de pin, conjointement au brai de bouleau, témoigne de l’exploitation d’une large gamme de ressources naturelles. Les modalités de recyclage, fortement diversifées (pavage de sols, éléments de foyers, supports de découpe, éléments d’objets et ustensiles variés, etc.), témoignent d’une gestion raisonnée du matériau céramique répondant à des besoins spécifques mais révélant également de choix dépassant les seules contraintes matérielles et mécaniques. Au-delà de ces données sur les systèmes de réparation des poteries et de recyclage des tessons, ce sont les méca- nismes d’acquisition des matières premières impliquées dans les réparations ainsi que les choix techniques et socio- économiques réalisés et l’évolution des pratiques qui sont discutés et intégrés au sein d’une réfexion plus globale sur les sociétés protohistoriques de Corse. Les descriptions proposées ici montrent que les savoir-faire développés par les insulaires sont variés et parfois indépendants des disponibilités du milieu. Elles illustrent également des mécanismes de discrimination permettant d’offrir une dimension sociale, générale ou particulière, aux phénomènes de suture ou recollage et de remploi. Mots-clés : vaisselles céramiques, Protohistoire, Corse, Sardaigne, réparation, recyclage, brai de bouleau, cire d’abeille, résine de pin. Abstract: While the recycling, re-use and maintenance of tools and objects have been the subject of thorough investi- gation regarding prehistoric lithic or bone products, and metals for the most recent periods, pottery has still rarely been considered from this standpoint, especially for the protohistoric periods (Bronze and Iron Ages). Sensitive to mechani- cal and thermal shocks, ceramics are a material of choice to address questions related to technical systems but also the functioning and socio-economic patterns or symbolic representations of these societies. Centred on protohistoric Corsica, essentially on contexts in the south of the island, this article considers re-use and maintenance techniques for ceramic materials, their frequency, their distribution and the astonishing diversity of recy- cling processes (foor paving, elements for hearths, cutting supports, re-use as different utensils such as spoons for instance, etc.). In order to assess the modalities of re-use and recycling of pots, we combined observations on differ- ent scales regarding ceramic vessels in order to highlight mending clues (old cracks or breaks that had been flled in or sealed, repair perforations, etc.), use-wear analysis and the chemical analysis of adhesive materials still preserved Bulletin de la Société préhistorique française Tome 114, numéro 1, janvier-mars 2017, p. 137-166