Réflexion philosophique et appartenance identitaire chez les penseurs juifs médiévaux Les philosophes musulmans ou juifs du Moyen Âge ne se sont pas contentés de donner une simple version pour doctes de la religion tradi- tionnelle ou de réconcilier pensée antique et doctrines révélées. A la suite d'Alf arabi, ils ont construit une véritable philosophie de la religion au sens moderne du terme, en installant leur interprétation du sens et du rôle de « la religion », saisie comme catégorie générale et non dès l'abord sous les espèces d'une religion positive particulière, au cœur d'une réflexion d'ensemble sur le cours de « l'histoire universelle ». Les penseurs de la mouvance alfarabienne assimilent en effet la figure du prophète-fondateur de religion à celle du philosophe-roi platonicien, et sont en principe d'accord pour considérer que la diffusion de textes d'origine prophétique rend désormais possible la constitution d'une ou de plusieurs cités justes. Cités qui deviendront telles dans la mesure où l'assimilation par le grand nombre de points de doctrine communiqués sous la forme adaptée à ses capacités de compréhension, le disposera à soustraire les élites douées des aptitudes nécessaires pour philosopher aux persécutions dont il les acca- blerait autrement, et même le conduira à confier à ces élites le soin de le gouverner. Non certes que ces résultats aient été déjà obtenus et que l'installation de religions fondées sur des textes prophétiques en situation dominante dans les cités actuelles permette de célébrer aussitôt celles-ci comme cités justes. Mais ce pouvoir des religions - apparu dans une séquence historique relativement récente puisqu'il a fallu d'abord que se développent dans les sociétés humaines les arts et les sciences, et qu'à partir de là s'élaborent des systèmes philosophiques, les faux et le seul vrai, pour que puissent naître les religions qui constituent autant de trans- positions en langage imagé de ces systèmes1 - ce pouvoir offre une 1. Cf. le « système de l'histoire » forgé par Alfarabi dans son Livre des Lettres : Muhsin Mahdi, «Alfarabi on Philosophy and Religion», The Philosophical Forum, IV, 1972-1973, p. 5-25; G. Vajda, « Langage, philosophie, politique et religion d'après un traité récemment publié d'Abu Nasr al-Farabi », Journal Asiatique, t. 258, 1970, p. 247-260. Sur l'influence possible du Livre des lettres sur Maïmonide, cf. L. Berman, « Maimonides, disciple of Alfarabi », Israel Oriental Studies, t. IV, 1974, p. 154-178. Revue de Métaphysique et de Morale, N° 4/1998