1 Comme on pense la mort, on vieillit. Une lecture de Qohélet 12,1-8 Sophie Ramond Institut Catholique de Paris UR « Religion, Culture et Société » – EA 7403 La Bible ne contient pas en soi de propos sur le vieillissement. Ce n’est pas qu’elle l’ignore, car l’expérience est de celles que chacun peut, sauf accident de la vie, s’attendre à vivre : « j’ai été jeune et j’ai vieilli… » (Ps 37,25). Mais si elle l’évoque c’est souvent pour souligner la sagesse acquise par l’expérience. Car les anciens, ceux qui portent la barbe (Ps 133,2) et siègent à l’assemblée (Ps 107,32), sont en principe des sages aptes au discernement (Ps 119,100). Ils ont dès lors des fonctions de gouvernement et de transmission. La Torah commande de les honorer (« lève-toi devant des cheveux blancs et sois plein de respect pour un vieillard » ; Lv 19,32) et la littérature de sagesse de les protéger (Si 3,12). Le temps de la vieillesse, il est vrai, est aussi celui d’une plus grande vulnérabilité. C’est pourquoi le psalmiste s’écrie en Ps 71 : « ne me rejette pas au temps de la vieillesse, quand ma force s’épuise ne m’abandonne pas » (v. 9) 1 . Ceci étant dit, le livre de Qohélet offre un poignant poème (12,1-8) traditionnellement interprété comme une description allégorique du grand âge et de la corrélative dégradation du corps humain 2 , voire comme une allégorie de la mort même 3 . Mais cette interprétation est contestée et d’autres modèles d’explication du poème ont été proposés, qui en font une parabole de la ruine d’une riche maisonnée 4 , une cérémonie funéraire 5 , la figuration de mois d’hiver au Proche-Orient 6 ou d’une tempête qui approche 7 , la représentation d’un désastre cosmique au langage apocalyptique 8 . Dans les limites de cette contribution il n’est pas possible de revenir sur les différentes lectures du texte 9 , mais nous tenterons de nous laisser saisir par son pouvoir de suggestion pour pénétrer ce qu’il figure du vieillissement. 1 Voir S. Ramond, « J’ai été jeune et j’ai vieilli » (Ps 37,25. Vieillir et mourir dans les psaumes », dans T. Römer, H. Gonzalez et L. Marti (éd.), Vieillir et être vieux dans le Proche-Orient ancien. Actes du colloque organisé par le Collège de France, Paris, les 22 et 23 mai 2017 Fribourg – Göttingen – Paris, Academic Press – Vandenhoeck & Ruprecht – Collège de France, (à paraître). 2 Déjà dans la Targum. Cf. M. Taradach et J. Ferrer, Un Targum de Qohélet, Genève, Labor et Fides 1998, pp. 94-95. 3 M. Fox, A Time to Tear Down and a Time to Build Up. A Rereading of Ecclesiastes, Grand Rapids – Cambridge, Eerdmans, 1999, pp. 347-349. 4 J. Sawyer, « The Ruined House in Ecclesiastes 12: A Reconstruction of the Original Parable », JBL 84 ((1975), pp. 519-531. 5 C. Taylor. « The Dirge of Coheleth », JQR 4 (1892), pp. 533-549. 6 C. Wright, The Book of Koheleth, Commonly Called Ecclesiastes, London, Hodder and Stoughton, 1883, pp. 217-275. 7 D.C. Fredericks, « Life’s Storms and Structural Unity in Qoheleth 11,1-12,8 », JSOT 52 (1991), pp. 95-114. 8 M. Fox, « Aging and Death in Qohelet 12 », JSOT 42 (1988), pp. 55-77 ; C.L. Seow, « Qohelet’s eschatological Poem », JBL 118 (1999), pp. 209-234. 9 Pour un état de la question plus complet, voir H. Debel, « When It All Falls Apart. A Survey of the Interpretational Maze concerning the “Final Poem” of the Book of Qohelet (Qoh 12:1-7) », OTE 23/2 (2010), pp. 235-260.