GUILLAUME THOUROUDE / L’ŒUVRE VIATIQUE DE JEAN ROLIN / T.L. XXVI ‘Lieux de mémoire’ et ‘non-lieux’ dans l’œuvre viatique de Jean Rolin Les premières publications de Jean Rolin coïncident avec l’émergence de la notion de « lieux de mémoire » mise en avant par Pierre Nora en 1984. Le projet historiographique et historique des Lieux de mémoire vise à donner du sens aux relations qu’entretient la communauté avec son passé et les espaces qui sont censés l’incarner. D’après Nora, c’est parce que nous avons perdu nos traditions que nous nous attachons à ces « lieux de mémoires » ; c’est parce que la mémoire se perd, que le rapport au passé s’étire et se rompt, que les lieux où s’incarne la mémoire collective deviennent populaires : « Le temps des lieux, c’est ce moment précis où un immense capital que nous vivions dans l’intimité d’une mémoire disparaît » 1 . Est-ce dans ce « temps des lieux » que se situent les récits de voyage de Jean Rolin ? Il est vrai qu’ils mettent en scène la disparition de mouvements collectifs, syndicaux et ouvriers et la théorie de Nora permet d’avancer que c’est justement leur disparition qui nécessite un attachement aux lieux eux-mêmes. Le monde ouvrier et sa disparition est abondamment chanté par les auteurs des années 1980 et 1990 c’est-à-dire, comme le dit Nora dans le même ouvrage, à partir du moment où les villes françaises voient le prolétariat se réduire au profit d’une petite bourgeoisie, que l’on commence à appeler « classe moyenne ». Terminal frigo 2 est sans conteste une ode aux dockers des chantiers navals et Traverses 3 se présente comme une course « après le fantôme de la sidérurgie 4 », si bien que les voyages de Jean Rolin en France donnent lieu à des explorations de territoires qui interrogent la notion de « lieux de mémoire ». À travers la mémoire ouvrière, c’est l’identité de son pays que Rolin explore, et ses transformations, rencontrant par là le travail d’autres auteurs de la fin du siècle : Les passagers du Roissy-Express (1990) de François Maspero est souvent perçu par la critique 1 Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Quarto » [première édition : Gallimard, 1984], 1997, p. 28. 2 Jean Rolin, Terminal frigo, Paris, P.O.L., 2005. 3 Jean Rolin, Traverses, Paris, Nil, 1999 (désormais, la référence figurera dans le corps du texte, sous l’abréviation T). 4 Ibid., p. 23.