1 Mémoire de fille, ou comment écrire (avec la voix de) « cette fille » Karin Schwerdtner Avec chaque livre, Annie Ernaux part en quête « du vécu obscurément subi » (Dictionnaire 182). Si nous pouvons lui prêter les mots de l’historienne Arlette Farge, il s’agit pour Ernaux de « traquer à travers les paroles » (Quel bruit 23) et images de sa mémoire, ou de ses archives personnelles, ce qui permet de saisir « quelque chose de la réalité » (Schwerdtner 143). À quoi bon écrire, se dit Ernaux, « si ce n’est pour désenfouir des choses, même une seule [...] qui puisse aider à comprendre – à supporter – ce qui arrive et ce qu’on fait » (M 96). Lorsqu’elle ne peut faire appel à ses souvenirs, l’auteure travaille à partir de papiers privés. Par exemple, dans L’autre fille (2011), elle paraphrase des lettres reçues pour mettre au jour l’existence et la mort à six ans de Ginette, sa sœur ainée dont les parents n’ont jamais voulu lui parler, selon la loi du silence qui devait prévaloir dans d’autres familles à l’époque, surtout à l’égard du décès d’un enfant. Par ailleurs, avec Mémoire de fille (2016), Ernaux tente d’approcher au plus près la vérité de son « moi » d’autrefois, celle qu’elle a été entre 18 et 20 ans, dans « l’espérance qu’il y a au moins une goutte de similitude entre cette fille, Annie D, et n’importe qui d’autre » (M 88). Pour ce faire, elle s’appuie, dit-elle « comme le ferait au fond un historien » (Schwerdtner 149), sur de vieilles photos, sur les notes griffonnées dans un agenda à la couverture de carton rouge et – pour la première fois dans un livre, ce qui explique notre focalisation ici, dans ce travail – sur des lettres intimes qu’elle a elle-même écrites à son amie de classe, Marie-Claude, et que celle-ci lui a redonnées, en juillet 2010. Nous référant au travail de Farge sur le recours aux archives à des fins historiques, nous nous intéresserons à l’exploitation, dans Mémoire de fille, de ce qu’Ernaux, pour sa part, appelle les « archives d’un moi disparu » (« Mémoire »). Selon l’hypothèse que nous examinerons chez Ernaux dans un premier temps, reprendre des bribes de ses lettres de jeunesse serait, d’une part,