Comment devient-on aborigène ? Trajectoires familiales dans le Sud-Est de l’Australie Bastien Bosa L’histoire d’Albert Widders, un Aborigène né en 1843, se présente pour le chercheur comme une « énigme à résoudre » 1 . Sa vie semble en effet avoir été coupée en deux du fait de l’apparition d’un ordre ségrégatif. Albert avait été, dans la première partie de sa vie, assez bien intégré au monde des colons blancs, au point, nous allons le voir, d’épouser une femme européenne. Cependant, à la suite d’une série d’événe- ments sur lesquels je reviendrai plus en détail, son mariage s’effondra. Albert a alors quitté la région et a finalement fondé une nouvelle famille, cette fois avec une femme aborigène. Les enfants (et les petits-enfants) de cette deuxième union ont grandi dans un monde presque exclusivement aborigène, et pratiquement aucun contact n’a existé entre ces deux « branches » de la famille jusqu’à aujourd’hui. La reconstruction de la vie d’Albert – mais également des destins sociaux des divers membres de ses « familles » – permet d’appréhender avec un regard nouveau les transformations des relations raciales en Australie du Sud-Est, mar- quées par l’avènement, au XX e siècle, d’une dichotomie rigide séparant « Noirs » et « Blancs ». Il est possible d’affirmer que, contrairement aux représentations communes, le régime racial binaire stigmatisant toutes les personnes ayant une ascendance aborigène connue n’avait pas été mis en place lors de la phase des « premiers 1 - Jean-Claude PASSERON et Jacques REVEL (dir.), Penser par cas, Paris, Éd. de l’EHESS, 2005. Je souhaite remercier ici Terry Widders, qui m’a accueilli chez lui à plusieurs reprises et qui a accepté de répondre pendant de longues heures à mes questions. Ses remarques et ses commentaires critiques ont été décisifs dans l’élaboration de ce travail. Annales HSS, novembre-décembre 2009, n° 6, p. 1335-1359. 1335