© Sara Berman, "Dry Heat" oil on linen and "Harlequin dresses" oil on vintage linen work shirts - www.sarabermanartist.com [09] LES TISSUS QUI DÉNUDENT TALLIT, LINCEUL, PEAU NOÉMIE ISSAN-BENCHIMOL UNIVERSITAIRE * [08] J e dois avouer ma grande perplexité devant le fait qu’un juif orthodoxe soit le créateur de cette phrase terrible, devenue le man- tra des conservateurs à travers le monde : « Les faits n’ont rien à faire de tes sentiments » (Facts don’t care about your feelings). Rien ne me paraît moins juif que cet objectivisme for- cené faisant passer l’indélicatesse et les humiliations pour de l’amour de la vérité. Quand on est juif, et qui plus est attaché à la Loi, on doit savoir que l’attention à l’autre est une vertu suprême. Que même les morts ont des sentiments, la plus importante d’entre elle, selon les sources, étant la douleur de n’être plus vivant (sic !) Rappeler à un mort qu’il est mort, ce qui est tout de même, vous en conviendrez, le summum de la trivia- lité, est précisément ce qu’il est interdit de faire. Parce que dans la tradition juive, si les faits ne sont pas sensibles, les hommes qui les énoncent, eux, ont le devoir éthique et religieux de l’être. Pour comprendre cette surprenante idée, il faut revenir à cet aphorisme des Proverbes 17,5 : « Railler l’indigent, c’est outrager son Créateur » (lo’eg larash heref ’oseou) לועג לרש חרף עושהו. Le verset semble faire référence au pauvre économique, à celui qui n’a pas de moyens de subsistance matériels. Le Metzoudat David y lit l’attitude répréhensible de celui qui rend le pauvre responsable de sa pauvreté. Tout ressemblance avec les discours d’humiliation des pauvres – ils dépensent trop, ils ne savent pas gérer leurs bien comme il faut – n’est évidemment pas fortuite. Ce verset des Hagiographes, a priori purement éthique, va être relu avec des lunettes juridiques par les Sages du Talmud. Et lo’eg larash de devenir sous leur plume un concept halakhique interdisant d’humilier par l’osten- tation quelqu’un ne pouvant faire certaines mitsvot, (par excellence le mort, qui lui, ne peut plus en faire aucune). Ainsi, le Talmud Babylonien, Berakhot 18a, cite une source tannaïtique extérieure à la mishna (une beraïta) : « Un homme ne doit pas marcher dans un cimetière avec ses phylactères sur la tête et un rouleau de Torah dans les bras ni lire dedans. Et s’il le fait, il enfreint l’interdit de "Railler l’indigent, c’est outrager son Créateur" ». ALORS, QUEL EST LE POINT COMMUN ENTRE LE PAUVRE ET LE MORT, QUI A PU JUSTIFIER CETTE RÉINTERPRÉTATION TALMUDIQUE ? Je dirais : L’impuissance à cacher et à sortir de ce que le philosophe Giorgio Agamben appelle la vie-nue et que nous pouvons décliner pour le disparu en mort-nue. Ce fait brut d’être renvoyé, comme sous une lumière crue et cruelle, à sa condition irrémissible 1 . Il faut ajouter l’impuissance à la réciprocité. Car le pauvre ne peut que recevoir et difficilement donner. Le mort quant à lui ne peut que recevoir. C’est le sens d’une explication du terme Hessed Veemet, bonté et vérité, employé par Jacob à Joseph : quand je serai mort, rien ne t’obligera à faire ce que je t’ai demandé, et je ne peux même pas te tenir par une réciprocité. Donc il s’agira de bonté pure, de vérité. La puissance financière, ainsi que la simple capacité à faire des mitsvot, sont toutes deux, on le voit, porteuses d’une puissance d’humiliation qui dit à celui qui en est