© Sara Berman, "Dry Heat" oil on linen and "Harlequin dresses" oil on vintage linen work shirts - www.sarabermanartist.com
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LES TISSUS
QUI
DÉNUDENT
TALLIT, LINCEUL, PEAU
NOÉMIE ISSAN-BENCHIMOL UNIVERSITAIRE
*
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J
e dois avouer ma grande perplexité devant
le fait qu’un juif orthodoxe soit le créateur
de cette phrase terrible, devenue le man-
tra des conservateurs à travers le monde :
« Les faits n’ont rien à faire de tes sentiments »
(Facts don’t care about your feelings).
Rien ne me paraît moins juif que cet objectivisme for-
cené faisant passer l’indélicatesse et les humiliations
pour de l’amour de la vérité. Quand on est juif, et qui
plus est attaché à la Loi, on doit savoir que l’attention à
l’autre est une vertu suprême. Que même les morts ont
des sentiments, la plus importante d’entre elle, selon les
sources, étant la douleur de n’être plus vivant (sic !)
Rappeler à un mort qu’il est mort, ce qui est tout de
même, vous en conviendrez, le summum de la trivia-
lité, est précisément ce qu’il est interdit de faire.
Parce que dans la tradition juive, si les faits ne sont
pas sensibles, les hommes qui les énoncent, eux, ont le
devoir éthique et religieux de l’être.
Pour comprendre cette surprenante idée, il faut revenir
à cet aphorisme des Proverbes 17,5 :
« Railler l’indigent, c’est outrager son Créateur »
(lo’eg larash heref ’oseou) לועג לרש חרף עושהו.
Le verset semble faire référence au pauvre économique,
à celui qui n’a pas de moyens de subsistance matériels.
Le Metzoudat David y lit l’attitude répréhensible de
celui qui rend le pauvre responsable de sa pauvreté.
Tout ressemblance avec les discours d’humiliation
des pauvres – ils dépensent trop, ils ne savent pas
gérer leurs bien comme il faut – n’est évidemment pas
fortuite.
Ce verset des Hagiographes, a priori purement éthique,
va être relu avec des lunettes juridiques par les Sages du
Talmud. Et lo’eg larash de devenir sous leur plume un
concept halakhique interdisant d’humilier par l’osten-
tation quelqu’un ne pouvant faire certaines mitsvot,
(par excellence le mort, qui lui, ne peut plus en faire
aucune).
Ainsi, le Talmud Babylonien, Berakhot 18a, cite une source
tannaïtique extérieure à la mishna (une beraïta) :
« Un homme ne doit pas marcher dans un cimetière avec
ses phylactères sur la tête et un rouleau de Torah dans les
bras ni lire dedans. Et s’il le fait, il enfreint l’interdit de
"Railler l’indigent, c’est outrager son Créateur" ».
ALORS, QUEL EST LE POINT COMMUN ENTRE
LE PAUVRE ET LE MORT, QUI A PU JUSTIFIER
CETTE RÉINTERPRÉTATION TALMUDIQUE ?
Je dirais : L’impuissance à cacher et à sortir de ce que le
philosophe Giorgio Agamben appelle la vie-nue et que
nous pouvons décliner pour le disparu en mort-nue. Ce
fait brut d’être renvoyé, comme sous une lumière crue
et cruelle, à sa condition irrémissible
1
. Il faut ajouter
l’impuissance à la réciprocité. Car le pauvre ne peut
que recevoir et difficilement donner. Le mort quant à
lui ne peut que recevoir. C’est le sens d’une explication
du terme Hessed Veemet, bonté et vérité, employé par
Jacob à Joseph : quand je serai mort, rien ne t’obligera à
faire ce que je t’ai demandé, et je ne peux même pas te
tenir par une réciprocité. Donc il s’agira de bonté pure,
de vérité.
La puissance financière, ainsi que la simple capacité à
faire des mitsvot, sont toutes deux, on le voit, porteuses
d’une puissance d’humiliation qui dit à celui qui en est