Laurence Dahan-Gaida Genèses allemandes de l’épistémocritique : du romantisme aux « sciences de la culture » AUTOUR DE 1800 : GOETHE ET LE ROMANTISME ALLEMAND La période charnière de 1800 est une période ambiguë dans la mesure où elle est à la fois la signature d’une époque déterminée et le seuil vers un autre régime historique 1 . Marquée par une transformation rapide des formes du savoir dans de nombreux domaines, cette période est celle d’une historicisation du savoir et d’une théorisation de l’histoire, qui scelle le passage de l’épistémè du XVIII e siècle, dominée par l’idée de nature comme norme à la fois épistémologique, esthétique et morale, à celle d’un XIX e siècle caractérisé par une pensée évolutionniste et historiciste. La période autour de 1800 est aussi celle où l’autonomie de l’art est conquise en même temps que se rétrécit son champ de validité. L’art se définit désormais par des critères et des exigences qui ne peuvent plus être généralisés à l’ensemble du monde social mais qui ne sont plus valides que pour son domaine de compétence, à savoir l’esthétique, tandis que la connaissance devient l’apanage des sciences : seules ces dernières peuvent désormais prétendre à connaître le réel et à énoncer des vérités à son sujet, tandis que la littérature n’est plus reconnue comme forme de savoir légitime. Une scène « originaire » peut être rappelée pour illustrer ce changement : en 1767, Paul-Jérémie Bitaubé, défenseur des encyclopédistes et traducteur de Goethe en français, avait prononcé à l’Académie prussienne des sciences une conférence intitulée « De l’influence des belles-lettres sur la philosophie » 2 . Adoptant le point de vue du philosophe, il défendait l’idée d’une « littérarisation » de tous les savoirs, accordant ainsi à la littérature une place prééminente dans l’ordre du savoir. Ce qui lui valut la réponse cinglante de Johann Heinrich Lambert pour qui, entre les « sciences solides » et les « belles lettres », il ne pouvait y avoir de relation qui soit de quelque profit pour la connaissance. Il renvoyait ainsi chaque discipline à son domaine de compétence : la connaissance pour la science, l’esthétique pour la littérature. C’est contre cette partition que réagira le romantisme allemand, dont l’actualité aujourd’hui est souvent illustrée par l’image d’un romantisme libertaire et rebelle, essentiellement en lutte contre l’impérialisme de la Raison et le totalitarisme du Cogito. 1. Selon l’expression de François Hartog dans Régimes d’historicité. Présentisme et expériences, Paris, Seuil, 2015. 2. Paul-Jérémie Bitaubé, « De l’influence des belles-lettres sur la philosophie », dans Mémoires de l’Académie de Prusse des sciences et des belles lettres, Année 1767, Berlin 1770. rticle on line rticle on line Romantisme, n° 183 (2019-1)