Louis de Saussure Université de Neuchâtel (Suisse) L’énigme de devoir au conditionnel passé 1. INTRODUCTION L’emploi de devoir au conditionnel passé (ci-après CP), par exemple en (1), semble violer le principe selon lequel la modalité épistémique est déictique : (1) Pierre aurait dû être surpris. La modalité épistémique impose que les éléments de preuve soient évalués au moment de l’énonciation, quelle que soit la temporalité de la situation concernée et donc le temps verbal employé. Or, (1), bien qu’il ne l’encode pas (cf. infra), reçoit typiquement une interprétation où se combinent à la fois une forme d’étonnement – donc une valeur épistémique – et la contrefactualité (‘Pierre n’a pas été surpris’), ce qui devrait être pragmatiquement inconsistant puisque cela consisterait à exprimer non-P et en même temps la possibilité de P. Une explication de ce phénomène pourrait être que le conditionnel encode une protase implicite (Kronning 2001 ; Moeschler & Reboul 2001). Ainsi, devoir en (1) serait un « métaprédicat » (Kronning 2001) et l’énoncé équivaudrait à Si tout s’était passé normalement, nécessairement, Pierre aurait été surpris. Mais cette solution n’est pas satisfaisante dans le cas qui nous occupe : il suffit de remarquer que cette paraphrase a perdu toute valeur épistémique, i.e. qui concerne l’expres- sion des attitudes et des croyances en tant que telles. La paraphrase n’exprime aucun étonnement ou attitude, alors que (1), oui, sous une forme quelconque. La notion de « modalité épistémique » concerne toute expression de croyance : une modalité épistémique ne dit pas d’une situation qu’elle est vraie, fausse, possible, ou nécessaire dans le monde, mais qu’elle est tenue pour telle par le locuteur. Dans l’usage, il est généralement redondant ou inutile d’exprimer le nécessai- rement vrai, i.e. la nécessité aléthique, sinon pour les lois universelles (Si je lance le crayon, il doit retomber ; À cent degrés, l’eau doit bouillir). Cela tient à la relation LANGUE FRANÇAISE 200 rticle on line rticle on line 121