Préface Des États « gouvernables » Micro et macro-politique des finances publiques Benjamin Lemoine Chargé de recherche CNRS IRISSO – Université Paris-Dauphine Le néologisme « gouvernable » était employé, rappelle Grégoire Chamayou (2018, p. 8), dès le xix e siècle afin d’évoquer les « propriétés de gouvernabilité d’un navire ou […] d’un dirigeable » puis, par extension, celles « d’un cheval, d’un individu ou d’un peuple ». Depuis près de trois décennies, des technologies politiques visent à rendre « gouvernables » non plus des sujets politiques individuels mais les appareils de gouvernements eux-mêmes : les États. Face au « demos insatiable », à l’« inflation des attentes sociales », pour enrayer la « spirale » de ses « revendications » et neutraliser le logiciel d’action keynésien, considéré comme le principal responsable des « maux » de l’économie (Chamayou, 2018), des tacticiens du pouvoir – économistes et conseillers du prince – ont cherché à imposer des verrous à la décision démocratique et entrepris de sanctua- riser des territoires interdits aux représentants élus 1 : budget, fiscalité, monnaie. C’est ainsi qu’au cœur du pouvoir régalien, dans le domaine « sacré » des finances publiques (point d’articulation fondamental de la genèse des États modernes) 2 , le pouvoir discrétionnaire des gouvernants est progressivement « destitué » par des instruments de gouvernement à distance, des critères « objectifs » à respecter, des indicateurs et des seuils qui s’imposent en débordant les clivages politiques 1. Les représentants politiques sont considérés dans ce schéma comme « trop perméables » à la demande dépensière parce que mus par l’unique souci d’être réélus. 2. Comme le mettent en exergue les travaux sur l’État de Norbert Élias, Pierre Bourdieu, Bruno Théret ou encore Jean-Philippe Genet. Pour une mise en perspective de ces analyses fondatrices appliquée à la question de la publicité des finances de l’État, cf. Gayon et Lemoine (2010).