« Les mains » de Chaïm Soutine Chiara PALERMO Université de Bourgogne [Les] formes [sont des] « cicatrices » des forces et [les] forces vibrent dans [les] formes 1 Maurice Merleau-Ponty 1 De l’expression du personnage à l’expression de l’artiste « Les mains ont un rôle déroutant, souvent incompréhensible 2 ». Ces mots du critique de l’art Itzhak Goldberg nous font saisir avec justesse la présence troublante des mains dans les portraits réalisés par le peintre d’origine russe, Chaïm Soutine. Les mains deviennent pour cet artiste un élément de premier rang sur la scène du tableau. Elles évoquent par leur démesure tout un univers d’événements qui auraient laissé leur trace dans les déformations du corps, ce que Goldberg appelle une participation « à la traduction des pensées et des pulsions profondes de l’artiste », « une vision hallucinée ». Les mains sortent du premier plan du tableau et deviennent le point focal de la toile, dans par exemple La folle ou L’Idiot du village (1919). La couleur froide, bleue, des vêtements dans ces deux tableaux accentue par contraste l’efet « d’avancement en surface » des mains peintes dans des tonalités chaudes. Un autre exemple est donné par le portrait intitulé Mélanie, la maîtresse (1923). Ce tableau se construit par une disproportion des mains qui est située au centre de la composition. Parfois le modèle semble efrayé par la découverte de ses propres mains, comme dans La femme en bleu (1919) et Portrait de femme (1919-1920). Les touches de couleurs qui constituent les mains se démarquent de la composition. La pose est inhabituelle, le geste 1 Maurice Merleau-Ponty, Notes de Cours 1959-1961, Paris, Éditions Gallimard, 1996, p. 173. 2 Itzhak Goldberg, Marc Restellini, Le visage hanté dans l’œuvre de Chaïm Soutine, Paris, Éditions La Pinacothèque, 2008.