Le désert et ses épreuves dans la cosmogonie igbo Françoise Ugochukwu L’Homme 163 pp.157-172, 2002 Dans son ouvrage sur le Nigeria, Marc-Antoine de Montclos (1994 : 295) écrit : « pour apprécier le Nigeria rural, il faut quitter les sentiers battus et prendre des chemins de traverse, des pistes qui mènent à quelque village reculé de la brousse. On découvre un tout autre monde. » L’étude qui suit explore la notion d’espace dans la culture igbo, et cherche plus particulièrement à cerner la zone de rencont re et d’interaction entre les hommes et le surnaturel, et à proposer des repères, s’appuyant sur une analyse de la littérature et de l’oralité igbo éclairée par l’expérience accumulée en vingt -quatre ans de terrain. Elle fait partie d’une plus vaste exploration sur l’espace 1 et ne peut être comprise que située par rapport à la pensée igbo. C’est donc par là que nous commencerons. Si le pays igbo ne manque pas d’historiens, sa philosophie n’a, elle, pas été vraiment approfondie. Les études publiées jusqu’ici ont surtout présenté et analysé des aspects de la religion traditionnelle, en s’attachant à certains concepts comme celui du Chi différemment traduit comme double, ange gardien ou ombre, et qui suit l’individu partout. Généralement le fait d’ecclésiastiques igbo, ces publications ont de plus été surtout inspirées par la hiérarchie catholique à des fins en grande partie catéchétiques, dans le cadre du programme d’inculturation entrepris par l’Eglise. Citons au nombre de ces études celle de Francis Arinze sur le concept de sacrifice. L’ouvrage de T. Uzodinma Nwala sur la philosophie igbo est, lui, inspiré par la pensée marxiste fait rare au Nigeria. La présente étude se veut une contribution à la recherche dans ce domaine. Notons tout d’abord que l’univer s igbo est fortement structuré et compartimenté. J’ai ainsi pu observer la minutieuse organisation de l’espace à l’intérieur de la concession, comme la rigidité des rôles sociaux et des tâches attribuées à chacun selon l’âge, le sexe ou le groupe social, t âches renforcées par le poids des tabous, une tradition encore vivace et le regard des autres. Cette répartition tire son sens de la division de l’univers en deux mondes distincts : wa, ou ala mmad, le monde des hommes, et ala mmụọle monde des esprits ou monde des morts, l’au-delà, divisé, lui, par les gens d’Onitsha 2 en plusieurs compartiments - quatre, sept ou huit selon les informateurs (Isichei 1976 : 25). L’étude de la philosophie igbo révèle que la vie dans le monde des esprits est tout à fait similaire à la nôtre et possède les mêmes structures sociales, religieuses et économiques (Nwala 1985 : 187). Comme le note Elizabeth Isichei dans son Histoire du peuple igbo (1976 : 25-26), les vivants, les morts et ceux à naître forment un tout. Le lieu de repos des morts est en outre déterminé par la qualité de leur vie, la célébration des funérailles ou leur absence. Les esprits de ceux qui, pour leur malheur, ont eu une mauvaise mort et dont les funérailles ont été écourtées, ne peuvent ni revenir à la vie ni entrer dans l’au-delà. Ils errent donc, sans corps et sans toit, cherchant à se venger de leur peine en nuisant aux humains. Ce sont ces derniers, ces esprits errants, qui hantent la zone intermédiaire que nous allons étudier ici, le désert, et la marquent, comme nous le verrons plus loin. Ils portent différents noms : akalogeli, mnad, ekwensu, selon leur nature, mais tous sont malveillants et cruels - ce sont de mauvais esprits, ajmmụọ, 1 Je poursuis cette étude dans le cadre de ma collaboration à l’opération de recherche menée par l’équipe du CNRS-LLACAN 2 Port fluvial et important centre commercial d’où partirent les missions en pays igbo au XIXe siècle, et dont l’influence continue à se faire sentir.