ÉLÉONORE REVERZY, UNIVERSITÉ DE LA SORBONNE NOUVELLE-PARIS 3 Parfums de (petites) femmes : pour une lecture olfactive « Noa Noa » C’est peu de dire que le XIX e siècle a du nez : le parfum intègre la sémiologie du personnage de fiction, rejoint les gammes du poète dans le vaste système synesthésique baudelairien, trouve place dans les traités d’hy- giène qui cherchent à distinguer l’homme et la femme en termes d’odeurs comme à distinguer entre blonds, roux, noirs, blancs, bruns les êtres humains. Les odeurs prennent donc place dans la vaste taxinomie propre au siècle, pour caractériser les sexes, les classes, les ethnies, les malades et les bien- portants 1 . Cette sensibilité olfactive, qui se systématise et se théorise, est propre au siècle qui voit la naissance du commerce de parfumerie et l’avène- ment de l’industrie du parfum 2 . Reste qu’au rayon de la représentation des odeurs, certains écrivains offrent une gamme olfactive plus large ou placent les odeurs corporelles et les parfums auxquels elles se combinent à un rang plus ou moins élevé. C’est à ce titre qu’Alain Corbin peut écrire dans Le Miasme et la jonquille : On n’avait pas pardonné à Baudelaire la transposition de l’atmosphère permis- sive et lourde des bordels dans le cadre domestique ; on ne pardonnera pas davantage à Zola le rôle dramatique qu’il accorde aux odeurs. En plaçant sur le même plan les sens intellectuels et esthétiques, la vue et l’ouïe, et ceux de la vie végétative et animale, l’odorat et le toucher, il lançait probablement son plus scandaleux défi 3 . C’est inciter à repenser plus largement la volonté, réaliste, de fonder une esthétique dans la matérialité des sens les moins nobles : le toucher, 1. Voir notamment Gérard Jorland, Une société à soigner : Hygiène et salubrité publiques en France au XIX e siècle, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2010, p. 79-80. 2. Voir à ce propos les travaux d’Eugénie Briot : La Fabrique des parfums : Naissance d’une industrie de luxe, Paris, Vendémiaire, 2015, ainsi que « “Le parfumeur millionnaire” notable et industriel parisien du XIX e siècle, Revue d’histoire du XIX e siècle n° 34, 2007 et « Fleurs et rhétorique : l’inspiration littéraire dans les publicités pour la parfumerie (XIX e -XX e siècles) », Littérature et publicité. De Balzac à Beigbeder, actes du colloque organisé par Laurence Guellec, Paris, Musée des Arts décoratifs, avril 2011, David Gaussen éd., 2012, p. 319-329. 3. Alain Corbin, Le Miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social : XVIII e -XIX e siècles, Paris, Flammarion, « Champs », 1982, p. 242. rticle on line rticle on line 55 LITTÉRATURE N° 185 – MARS 2017