12 | COMITÉ POUR LES DROITS HUMAINS EN AMÉRIQUE LATINE Migrantologue migrant, transdisciplinaire, décolonial, spécialiste de l’Amérique latine, cartographe déconstruisant les épistémologies hégémo- niques, docteur en sciences sociales et politiques (Université Iberoamericana, Mexique), titulaire d’une maîtrise en Politiques des migrations internationales (Université Buenos Aires, Argentine), Sergio Prieto Díaz étudie actuellement les liens entre les mégaprojets et les (im)mobilités dans la région de la frontière sud du Mexique, au sein de la chaire CONACYT au Colegio de la Frontera Sur. Les frontières du Mexique? Vers une régionalisation des conflits liés aux mégaprojets et à la mobilité/ immobilité des populations Par Sergio Prieto Díaz Traduction par Marie-Claude Norris, avec la contribution de Éva Mascolo-Fortin A u cours des dernières années, l’intérêt à l’égard de la frontière sud du Mexique a augmenté en raison d’une série de phénomènes qui, sans être neufs, comportent des caractéris- tiques nouvelles. Dans cet article, je présente un aperçu de la relation entre les mégaprojets et les mouvements de population sur les territoires entre le Mexique et l’Amérique centrale : j’examine notamment les liens entre le projet du « Train maya » (Tren Maya), le programme « Semer la vie » (Sembrando Vida) – tous deux mis de l’avant par le nouveau gouvernement –, les caravanes/exodes de migrant.e.s et la militarisation des zones frontalières. Une première réfexion portera sur le concept de frontière : je présenterai diverses cartes qui illustrent bien les disputes historiques pour les territoires frontaliers et leurs répercussions sur les mobilités humaines. Je montrerai aussi comment les mégaprojets visent l’in- tégration de ces régions aux marchés globaux, tout en renforçant leur fonc- tion de zone tampon pour contrôler les fux migratoires. Contrairement au discours institu- tionnel qui vante les qualités des processus de réaménagement territorial frontalier (en usant d’expressions telles que « rideaux de développement » (cortinas de desarrollo), « zones de bien- être » et « espaces de prospérité »), mon analyse met l’accent sur leurs fonctions de contrôle et de gestion par lesquelles les causes structurelles et globales des (im)mobilités forcées sont justifiées, naturalisées, instrumentalisées et reproduites. Cartes, frontières et territoires : des espaces contestés Les frontières, qui sont par défini- tion les espaces aux marges d’un pays ou d’une région, ont toujours été des zones de tensions, que ce soit du fait de la volonté des États de les habiter et de les contrôler, ou des visées d’autres pays à leur égard. Les cartes, de même que la cartographie, science qui préside à leur conception, ont longtemps été un outil au service des puissances hégémoniques pour représenter, distribuer et instrumen- taliser les territoires, les populations et les ressources. Étroitement liées au processus de formation des États- nations modernes, les cartes défnissent les délimitations des diférents pays : leurs frontières nationales 1 . Les fron- tières du Mexique sont des espaces de contradictions emblématiques de ces territoires contestés. Entre le « rêve américain » et les « cauchemars centra- méricains » provoqués par ce dernier se trouve la « frontière-purgatoire » mexicaine. Au-delà de ce que les cartes repré- sentent, il est essentiel de se pencher sur la manière dont elles le font, et pourquoi. La confguration actuelle du monde et de notre continent est direc- tement liée à la façon dont celui-ci a été représenté et délimité. C’est pourquoi il est important de retracer l’évolution et les fonctions historiques des cartes, afin de mieux expliquer les dérives et les reconfigurations en cours. Un exemple frappant est celui des deux cartes présentées ci-après : les versions espagnole et portugaise du traité de Tordesillas (fin du XVe siècle), avec