Le français moderne, 1999, LXVII, n°1 Mais dans les énoncés narratifs un embrayeur du point de vue et un organisateur textuel Alain RABATEL Y aurait-il quoi que ce soit de pertinent à ajouter aux fortes analyses initiées par Ducrot (1980), poursuivies par Maingueneau (1986 : 142ss), et prolongées par Adam (1990 : 197ss) ? On aura compris que oui, tout particulièrement si l'on s'attache aux emplois de mais dans les énoncés narratifs, et, spécifiquement, aux énoncés narratifs des récits hétérodiégétiques. C'est l'occasion de mettre en lumière le rôle de mais dans l'embrayage du point de vue 1 ainsi que dans l'organisation du texte. En effet, mais apparait comme un embrayeur privilégié du point de vue, dans la mesure où il institue le focalisateur comme un des responsables de l'organisation du texte, et ce, quelle que soit la nature co-orientée ou anti-orientée des arguments. 1. Mais et le sujet de conscience-focalisateur Lorsque mais est employé dans des énoncés narratifs, sa dimension argumentative construit une instance distincte du locuteur, le sujet de conscience. Cette notion renvoie aux éléments du discours qui représentent le PDV d'une personne autre que le sujet parlant. Deux situations sont envisageables : - 1 : L'énoncé donne la priorité à un pronom de première personne. Le sujet de conscience est alors identique au sujet parlant, en l'occurrence, le locuteur. - 2 : L'énoncé n'est pas à la première personne; dans ce cas, les pensées ou perceptions ou paroles représentées n'ont pas de locuteur : elles coréfèrent à une troisième personne, autrement dit, à un sujet de conscience, qui est responsable de ces pensées, paroles ou perceptions représentées (Zribi-Hertz 1990 : 104 et 1996 : 189) : (1) He [= Zapp] sat down at the desk and opened the drawers. [In the top right- hand one was an envelope addressed to himself]. Il s’assit au bureau et ouvrit les tiroirs. Dans le premier tiroir de droite se trouvait une enveloppe adressée à lui [= une enveloppe à ses nom et adresse]. (Lodge, Changing places, in Zribi-Hertz 1996 : 189) La phrase entre crochets, dans la version anglaise, est à interpréter comme une pensée représentée de Zapp, “ une description subjective de Zapp ouvrant le tiroir et y découvrant la lettre ”, “ et non comme l’information objective émanant du locuteur-narrateur ” (Zribi-Hertz 1996 : 190). En d’autres termes, le récit empathise les évènements à partir du point de vue de Zapp ainsi érigé en sujet de conscience, par le biais de la valeur logophorique (Hagège) du pronom réfléchi à longue distance himself 2 . 1 Le point de vue (désormais PDV) est un parasynonyme de “ focalisation narrative ”. La dénomination retenue a cependant l'avantage d'être utilisée hors du domaine français, et de ne pas faire doublon avec celle de focalisation linguistique (mise en focus). De surcroit, ce changement marque (au-delà de la dette) une rupture avec Genette, puisque la focalisation externe n'est pas une véritable focalisation (cf Rabatel, 1997a) et que la focalisation zéro, rebaptisée point de vue du narrateur, est un authentique point de vue, à la différence des définitions qu'en donne Genette (focalisation variable ou zéro) : cf Rabatel, 1997b, et Rabatel, 1998. 2 Si l’analyse est globalement juste, on peut toutefois souligner que le point de vue de Zapp ne tient pas à cette seule marque, mais encore, notamment, au décrochage énonciatif qui résulte de la valeur de l’imparfait, dans le deuxième plan, en anglais comme en français (cf. Rabatel 1998).