177 Chapitre 15 Pratiques culturelles des étudiants et hiérarchie scolaire : une relation ambiguë Philippe Coulangeon Directeur de recherche à l’Observatoire sociologique du changement (Sciences Po/CNRS), Laboratoire de sociologie quantitative CREST/GENES On considère souvent comme intrinsèquement liés le degré d’excellence scolaire des élèves et des étudiants et l’orientation de leurs pratiques culturelles, tant le niveau de diplôme constitue d’ordinaire une des variables les plus fortement corrélées non seulement à l’intensité de ces pratiques mais aussi à leur orientation « savante ». On s’attend ainsi à ce que les étudiants les mieux classés sur l’échelle de l’excellence scolaire soient aussi les plus conformes aux canons de la légitimité culturelle. Cette relation ne va pourtant pas de soi, comme le montre une exploration un peu attentive de la distribution croisée d’une série d’indicateurs relatifs aux pratiques culturelles des étudiants et à leurs parcours scolaires. Les analyses présentées dans ce chapitre s’emploient ainsi à systématiser la mesure de la disjonction des échelles scolaires et culturelles et esquissent quelques pistes d’interprétation de ces divergences. L’attention est ici prêtée à la population des étudiants inscrits en première année de cursus supérieur, que ceux-ci soient ou non primo-inscrits. On s’intéresse ainsi à une population relativement homogène sur le plan de la position dans le cursus universitaire, mais parfaitement hétérogène sur le plan des deux dimensions explorées. L’influence des ressources culturelles dont disposent les élèves, en particulier dans leur environnement familial, sur le niveau de leurs performances scolaires est large- ment connue et documentée. La signification de ce lien est pourtant assez incer- taine. D’un côté, la tradition issue des travaux de Bourdieu et Passeron (1970) tend à interpréter la corrélation qui unit les ressources culturelles et les performances scolaires comme partiellement fallacieuse, puisque les unes et les autres seraient le reflet de dispositions héritées et incorporées au stade primaire de la socialisa- tion (habitus). Autrement dit, l’investissement des élèves – et de leurs parents – dans la pratique d’activités culturelles propres à soutenir le développement de compétences transposables dans l’univers scolaire n’exercerait pas d’effet indé- pendant des dispositions héritées, illustrant les limites des formes les mieux inten- tionnées de la « bonne volonté culturelle ». De ce point de vue, on s’attend à ce que les propriétés scolaires et culturelles des étudiants observées à leur entrée dans l’enseignement supérieur procèdent pour l’essentiel de ce type d’héritage. Cette interprétation ne fait cependant pas l’unanimité. Certains auteurs sou- lignent la complexité des processus de socialisation et la pluralité des influences à l’origine des dispositions incorporées par les élèves et les étudiants au fil de leurs trajectoires scolaires et extra-scolaires (Lahire, 1998). D’autres mettent en avant l’effet propre des investissements culturels des élèves et de leurs familles sur les