XIV La Guerre comme expérience mystique par Antony Dabila Introduction L’expérience guerrière constitue pour l’individu une mise à l’épreuve de ses croyances fondamentales. La vue de la mort, de la souffrance, des blessures, la pression constante du danger et de la discipline, ainsi que le changement brutal des habitudes de vie et le dépaysement radical sont la source reconnue de multiples pathologies depuis longtemps décrites et théorisées, comme la « nostalgie » et le syndrome de stress post-traumatique 1 . Un autre phénomène fréquemment souligné consiste en un retour aux croyances religieuses. Nous examinerons dans cette contribution les divers ressorts de ce cheminement vers l’Absolu déclenché par la participation aux combats militaires. Pour cela, nous procéderons, après être revenus sur notre description de la violence guerrière comme « crise éthique », à une mise en forme des différents « sens typiques » que peut revêtir cette mise à mal des soubassements éthiques de la personnalité d’un individu. Ces « sens » sont analysés sous l’angle de quatre « expé- riences » corrélatives à celles de la guerre : celle de la fragilité de l’existence, celle de la relativité radicale des valeurs, celle de l’impuissance de l’homme à maitriser le cours de sa vie et enfin celle de l’ivresse de la destruction. Nous confronterons ces expériences avec celles des mystiques, en tentant de comprendre en quoi l’expérience de la violence guerrière fait pénétrer l’individu dans une phase de questionnement et de confusion proche de l’état méditatif, où les certitudes de l’individu sont ébranlées, remises en cause et, finalement, modifiées ou remplacées. Cas-limite de la vie de l’esprit, cet ébranlement des éléments fondamentaux du « répertoire des croyances 2 » constitue l’occasion d’éclairer d’une lumière inhabituelle et révélatrice certains de ses phénomènes mentaux « souterrains » et difficilement 1. Voir Battesti (2014). 2. Notion empruntée à Ortega y Gasset (2016).