1 GINSBURGER N. (2018). « La « Géologique » à l’épreuve de la Première Guerre mondiale », Géochronique. Magazine des Géosciences, n°147, septembre, p. 42-47. La « Géologique » à l’épreuve de la Première Guerre mondiale par Nicolas Ginsburger Comme beaucoup de savants du début du XXe siècle, les géologues français ont traversé la Première Guerre mondiale dans le bruit et la fureur. Pour leur organe représentatif de l’époque, la Société géologique de France (SGF), la Grande Guerre a en effet été une période particulièrement difficile, une véritable épreuve, comme cette organisation n’en avait pas vraiment connue depuis sa fondation en 1830. La violence inédite qui se déchaîne alors a certes, malheureusement banalement, clairsemé les rangs de ses membres, en particulier de jeunes scientifiques prometteurs, mais a également perturbé les travaux de la société savante et instauré une méfiance radicalisée envers les homologues germaniques, qui perdura après 1918, bouleversant pour longtemps le champ international des sciences. Une génération sacrifiée de jeunes géologues combattants Certes parisienne et géographiquement éloignée des zones de combats, la SGF est directement touchée par le conflit : en novembre 1914, le président pour l’année en cours, Armand Thévenin (1870-1918), depuis peu maître de conférences de paléontologie à la faculté des sciences de Paris, annonce que plus de 100 membres de la société sont sous les drapeaux, soit plus de 18% de ses effectifs (alors 550 adhérents). Parmi eux, le prêtre paléontologue et membre de la SGF depuis 1912 Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955), est mobilisé entre décembre 1914 et mars 1919, non pas comme aumônier, mais comme infirmier-brancardier dans le 8e régiment de marche de tirailleurs marocains. Affecté dans le Nord en 1915, à Verdun en 1916 et au Chemin des Dames en 1917, il est plusieurs fois décoré (médaille militaire, légion d’honneur) pour son courage dans le secours apporté aux blessés. Le 29 janvier 1915, il écrit à son jeune collègue Jean Boussac (1885-1916), alors professeur adjoint de géologie à l’Institut catholique de Paris, alors sergent d’infanterie : « J’ai tellement tremblé pour vous, durant ces 6 mois, que j’ai presque été soulagé en apprenant […] que vous étiez blessé. – Pendant 5 mois, j’ai été pratiquement sans nouvelles sur les amis de la Géologique […] J’espère [monter au front]. Alors, je rougirai moins de penser que l’an dernier j’étais avec vous, et avec Robert Douvillé et avec Groth ! – Que de pertes douloureuses. » C’est que les blessures et les décès commencent déjà à s’accumuler : comme Boussac, le capitaine Léonce Joleaud (1880-1938) est ainsi par exemple gravement blessé lors de l’offensive d’Artois en 1915. René de Lamothe (1881-1915), employé au service géologique de l’Indochine, puis en Afrique et en Guyane en 1913, est pour sa part mobilisé dès le 11 août 1914 comme sergent de réserve d’infanterie coloniale, puis comme sous-lieutenant d’infanterie en décembre. Blessé deux fois en Champagne en enlevant une tranchée ennemie, il meurt finalement le 28 juin 1915 aux Eparges. Ainsi, le danger aux combats et la durée du conflit provoquent des dégâts humains considérables : on compte au total dix-sept géologues officiellement « morts pour la France », plus ou moins bien connus mais auxquels la SGF décide de rendre hommage par un tableau d’honneur, dans ses locaux, installé pendant le conflit même, puis dans son Bulletin après- guerre. Parmi ces hommes tombés sur le front, les deux géologues cités par Teilhard : d’une part la première perte de la SGF, Robert Douvillé (1881-1914), chef de travaux au laboratoire de