VINGTIÈME SIÈCLE. REVUE D’HISTOIRE, 127, JUILLET-SEPTEMBRE 2015, p. 231-244 231 la dictature. Cependant, les expériences, les identités, les subjectivités des gens ordinaires sont largement restées hors cadre. C’est à par- tir des années 1990, et de façon plus affirmée à partir des années 2000 (qui coïncident avec les revendications mémorielles en faveur de « la récupération de la mémoire historique » et avec l’intérêt pour les trajectoires individuelles des victimes), que commencent à s’affirmer de nou- velles tendances historiographiques. Ces der- nières mettent l’accent non plus sur les grandes questions structurelles ou institutionnelles (la violence politique, la construction des pou- voirs, la nature du régime, voire les cycles de protestation politique ou sociale), mais sur le vécu quotidien de la population, en travaillant souvent à l’échelle locale. Ces travaux se font l’écho d’une internationalisation croissante de l’historiographie espagnole. Ils s’inspirent de courants ou de débats forgés dans d’autres his- toriographies, comme l’histoire de la vie quo- tidienne, l’Alltagsgeschichte, les débats autour du consentement ou des « bourreaux volon- taires » (ce que certains historiens espagnols appellent les « perpetradores 1 »), et même l’his- toire orale, dont l’usage s’inspire largement des débats anglo-saxons autour d’une histoire « populaire et socialiste 2 » et de la pratique des (1) Antonio Miguez Macho, « Practica genocida en España : discursos, logicas y memoria (1939-1977) », Historia contemporanea, 45 (2), 2012, p. 545-573. (2) Raphael Samuel, People’s History and Socialist Theory, Londres, Routledge/Kegan Paul, 1981. Le premier franquisme « vu d’en bas » Résistance armée et résistances quotidiennes (1939-1952) MercedesYusta Rodrigo L’époque qui suit la guerre civile est celle d’un intense mouvement de résistance à la dictature franquiste. Cette résistance, l’histoire la réduit souvent à la lutte armée et à l’engagement politique. En prenant appui sur les principes d’une histoire « par en bas », soucieuse des réalités locales et du vécu populaire, Mercedes Yusta Rodrigo en propose une connaissance plus fine. Elle décrit la complexité des attitudes des paysans d’Aragon à l’égard des guérilleros. Elle montre l’importance des loyautés traditionnelles au sein de ces communautés, l’organisation de l’aide matérielle et le cheminement qui conduit à prendre le maquis. Elle invite à penser la résistance en tenant compte de la pluralité de ses formes, de son enracinement dans les conflits locaux et de son caractère genré. Le franquisme et la résistance « vus d’en bas » Pendant longtemps, l’historiographie de la dic- tature franquiste s’est construite « par le haut ». Les grands débats sur la nature du régime et sa construction institutionnelle ont fait noircir beaucoup de pages, et même si le poids de l’his- toire sociale y est très important les historiens ont privilégié les grandes problématiques struc- turelles, comme les conditions de vie des tra- vailleurs ou les mobilisations sociales pendant