L’emploi indéfini de homo en latin tardif : Aux origines d’un « européanisme » 1 Anna GIACALONE RAMAT et Andrea SANSÒ Université de Pavie – Université d’Insubria 1. Introduction : les emplois indéfinis du nom de l’homme et leur grammaticalisation Les mots qui indiquent des concepts génériques comme « chose », « personne / homme », « lieu » et « façon » sont souvent à l’origine de pronoms indéfinis dans les langues du monde (Lehmann 1995 : 50 sq. ; Haspelmath 1997 : 182-183 ; Heine et Kuteva 2002 : 208). Dans certaines langues, ces mots se combinent avec des éléments indéfinis pour former des pronoms indéfinis complexes (c’est le cas de l’anglais any-body ou du latin nemo, qui remonte à ne + *hemo « homme »). Dans d’autres langues, ces mots tout seuls suffisent à former des pronoms indéfinis caractérisés par différents degrés de grammaticalisation – c’est le cas du français on < homo et de l’allemand man, mais aussi du vieil italien (l’)uomo 2 . Le processus de grammaticalisation qui mène du nom utilisé pour désigner l’homme au pronom indéfini se déroule en trois étapes (Giacalone Ramat et Sansò 2007). Dans la première étape, « homme » est employé comme désignation générique de l’espèce humaine (souvent opposée aux autres espèces ou à Dieu), comme dans les exemples suivants du latin : (1) Non in solo pane uiuit homo . (Matth. 4.4) « L’homme ne vit pas seulement de pain. » (2) Quod ergo Deus coniunxit, homo non separet. (Marc. 10.9) « Ce que Dieu a uni l’homme ne doit point le séparer. » Il n’y a rien de particulier dans cet usage, qui est propre aux noms génériques dans presque toutes les langues du monde. Toutefois, c’est dans des contextes comme ceux des exemples (1) et (2) que la réanalyse de « homme » comme « outil grammatical » (Meillet 1948 : 277) peut se produire. Dans beaucoup de ces cas, en effet, il est tout à fait difficile d’établir si « homme » doit être interprété comme désignant l’espèce humaine (interprétation générique d’espèce) ou, plutôt, s’il désigne un représentant quelconque de l’ensemble des hommes (interprétation indéfinie non référentielle). Les passages suivants (respectivement en vieil italien et latin) sont très instructifs à l’égard de cette ambiguïté d’interprétation : 1 Cet article a été pensé conjointement par les deux auteurs. Anna Giacalone-Ramat a écrit les sections 1 et 4, et Andrea Sansò les sections 2 et 3. 2 Dans ce qui suit, nous allons utiliser le terme « homme » pour désigner collectivement la classe des éléments lexicaux signifiant « homme » et employés comme indéfinis, mais aussi les éléments pronominaux – comme, par exemple, le français on et l’allemand man – qui dérivent d’un nom utilisé pour désigner l’homme.