Marrakech avant et après l’attentat Lionel Gauthier, Département de géographie et environnement, Université de Genève Publié dans La Géographie, 2011, n° 1541, pp. 31‐33. Le 28 avril dernier, une bombe explosait dans un café de Marrakech coûtant la vie à 16 personnes. La majorité des victimes étant des touristes, cet attentat eut un retentissement international. Les impacts de cette attaque pourraient bien être retentissants également, que ce soit en termes sociaux (tensions identitaires), politiques (frein aux réformes promises par le roi Mohammed VI le 9 mars 2011), ou économiques (baisse de la fréquentation touristique) 1 . D’autant que le café visé est situé sur la place Jemaa el‐Fna, lieu emblématique de Marrakech et du Maroc tout entier. Jemaa el‐Fna est le lieu le plus touristique de Marrakech. Chaque jour des milliers de touristes (marocains et étrangers) arpentent cette vaste esplanade d’environ 15'000 m 2 . Ce succès s’explique par l’animation qui y règne. Conteurs, charmeurs de serpents, acrobates y composent un spectacle unique, qui a permis le classement de la place au patrimoine oral et immatériel de l’UNESCO en 2001. Mais c’est surtout grâce à son image, qui dépend bien sûr des activités qui s’y déroulent, que Jemaa el‐Fna est devenu un haut lieu du tourisme 2 . L’image de Jemaa el‐Fna est celle d’un lieu où le temps s’est arrêté. Tandis que pour l’auteure française Souné Prolongeau‐Wade, le « spectacle de cette place constitue le dernier fragment d’un monde épique disparu d’Europe et du reste de l’aire islamique depuis des siècles ! » 3 , pour le journaliste britannique Andrew Hussey, « en regardant la foule trépidante passer d’une attraction à l’autre, on ne peut s’empêcher de penser que les grandes places des villes européennes devaient être aussi animées à l’époque médiévale » 4 (2004:42). Pour de nombreux touristes, pénétrer sur la place est ainsi comparable à un voyage dans le temps. Les promoteurs du tourisme utilisent abondamment la prétendue intemporalité de la place. On peut par exemple lire dans le catalogue 2006‐2007 du Voyagiste : « Place Jemaâ‐el‐Fna, la fête bat son plein, comme chaque jour depuis près de mille ans déjà : le conteur commence son récit » 5 . La description de Jemaa el‐Fna comme d’un lieu où le temps s’est figé revient comme un leitmotiv depuis le début du XX e siècle dans les textes consacrés à la place. En 1919 par exemple, André Chevrillon écrivait : « Oui, tout ceci est une survivance d’un monde que connût Hérodote. Même humanité simple, religieuse, dansante, orgiaque, extatique, africaine. Les conteurs ont des contes aussi vieux que l’Orient » 6 . Outre son image et l’animation qui y règne, le succès touristique de Jemaa el‐Fna s’explique aussi par une caractéristique architecturale. En effet, celle‐ci est bordée de nombreux cafés disposant de terrasses avec vue sur la place. Ces terrasses permettent aux touristes une expérience double de Jemaa el‐Fna : après s’être mêlé à la foule afin d’être au plus près des acteurs, les touristes peuvent 1 Mari Oiry‐Varacca et Lionel Gauthier (16/05/2011), « L’attentat de Marrakech a frappé au cœur de l’identité marocaine », Le Temps, n° 4001, p. 13. 2 Lionel Gauthier (2010), « Jemaa el‐Fna ou l’exotisme durable », Géographie et cultures, n° 72, pp. 117‐136. 3 Souné Prolongeau‐Wade (2006), Le Goût de Marrakech, Paris, Mercure de France, p. 89. 4 Andrew Hussey (2004), « Une tradition mal vue par les islamistes : petits boxeurs de Marrakech », Courrier International, n° 691, p. 42. 5 Le Voyagiste (2006), Le Maroc sur le bout des doigts, Le Voyagiste, p. 44. 6 André Chevrillon (1919), Marrakech dans les palmes, Paris, Calmann‐Lévy, p. 231.