Publié dans : Revue TDFLE, n°1-2019 [en ligne] http://revue-tdfle.fr/actes-1-44/140-desir-de-langue-subjectivite-rapport-au-savoir-le-cas-de- la-revitalisation-des-langues-tres-en-danger PIVOT, BERT & YERIAN, 2019 1 Michel BERT Université Lyon2 - UMR 5596 DDDL, labex ASLAN michel.bert@univ-lyon2.fr Bénédicte PIVOT Université Paul-Valéry Montpellier3 – EA 739 DIPRALANG benpivot@gmail.com Keli YERIAN Directrice du Language Teaching Studies Program, Université d’Oregon yerian@uoregon.edu Désir de langue, subjectivité, rapport au savoir : le cas de la revitalisation des langues très en danger Cet article porte sur le contexte particulier de l’enseignement de langues menacées de disparition. Il est basé sur des observations de terrain, en France, au Nicaragua et en Oregon, de langues en danger (LED), et plus particulièrement de langues très menacées. Dans les cas les plus favorables, il reste aujourd’hui quelques locuteurs âgés, mais le panel des situations sociolinguistiques prises en compte s’étend jusqu’aux cas de langues qui ne sont plus parlées, langues qualifiées de « dormantes » (dormant or sleeping languages dans la littérature en anglais). Sur chacun de ces terrains, des projets de revitalisation sont en cours, et ils intègrent un volet sur l’enseignement de ces langues. Le propos de cet article est de montrer, à travers l’analyse contrastive de ces différents contextes sociolinguistiques, que l’enseignement de LED présente d’importantes spécificités par rapport aux situations d’enseignement de langue plus classiques, spécificités encore accrues pour les langues très menacées ou dormantes. L’analyse de ces situations interroge nécessairement la figure et le rôle du sujet, apprenant ou enseignant, acteurs engagés dans un projet collectif pour revitaliser la langue ancestrale, et attachés à elle par des liens affectifs et identitaires puissants et par un sentiment de responsabilité envers son avenir. Alors que l’usage quotidien de la langue a disparu, rendant quasiment impossible le recours à l’immersion pour l’apprentissage, l’observation des pratiques didactiques attestées localement amènent à questionner aussi la finalité de l’enseignement, les types de compétences à transmettre/apprendre ou le sens même de ce que signifie « parler » la langue pour les différents acteurs. Ces observations montrent que les hypothèses implicites sur lesquelles reposent les méthodes et les modèles didactiques dominants se révèlent peu appropriées pour ce type de contextes d’enseignement. Ces réflexions s’inscrivent dans la thématique générale des langues en danger, qui a pris une importance grandissante dans la sphère académique comme du point de vue sociétal, depuis plus de deux décennies (Hinton et Roche 2018). La prise de conscience par la communauté scientifique de la menace pesant sur la diversité linguistique dans le monde s’est généralisé à partir des années 1990 (Craig 1992; Hale 1992; Tsunoda 2006). Depuis, l’ampleur du phénomène de disparition des langues a pu être évalué, et il s’avère extrêmement important, puisqu’on considère que plus de la moitié des langues parlées aujourd’hui risque de s’éteindre au cours de ce siècle car ces langues ne sont plus apprises et parlées par les enfants de nos jours. Dans certaines régions du monde, c’est même jusqu’à 90% des langues qui semble vouées à disparaître, comme en Amérique du Nord par exemple (Delancey 2010 ; Hinton, Huss, et Roche 2018; Krauss 1992; Nettle et Romaine 2000; UNESCO 2003). Face à ce constat, un champ de