Rev. Sc. ph. th. 101 (2017) 405-442 RAISON, PASSIONS ET CONATUS CHEZ SPINOZA PETITE ARCHÉOLOGIE DU SUICIDE 1 par Juan-Vicente CORTÉS-CUADRA Universidad Alberto Hurtado / Universidad Diego Portales Santiago Centro, Chile INTRODUCTION Dans le champ du savoir contemporain le suicide est l’objet d’approches diverses, en psychologie, sciences juridiques, sociologie, éthique médicale et même d’une discipline à part entière, la « suicidologie ». En philosophie, le suicide pose des problèmes en théorie de l’action, en éthique ou encore en « métaphysique de la personnalité », où sont mobilisés les concepts de choix rationnel, d’autonomie et d’identité personnelle. Les questions que l’on se pose actuellement à propos du suicide sont : 1. celle de la nature de l’acte : sous quelles conditions peut-on dire que l’acte de se tuer soi-même constitue un suicide ? 2. La question de sa « motivation » : s’agit-il d’une décision prise après une évaluation comparée de nos « intérêts » ou le fait d’une angoisse qui nous surpasse ? 3. La question de sa légitimité et donc du droit individuel à disposer de sa propre mort : y a-t-il des circonstances dans lesquelles le suicide puisse être considéré comme un droit ou même comme un devoir ? 4. La question de la 1. Ce travail s’inscrit dans le cadre d’une recherche postdoctorale CONICYT- FONDECYT, n° 3160088 (Chili). — Je tiens à remercier ici Chantal Jaquet, Pierre- François Moreau, Steven Nadler et Carmen Ruiz pour leurs commentaires précis et précieux, ainsi que Denis Kambouchner qui a mis à ma disposition un stimulant texte inédit, lu au 2 e Congrès « Psychiatrie et Système Nerveux Central », Paris, Cité des Sciences de la Villette, 5 novembre 2003, sur le suicide chez Spinoza et Descartes.