1 « FORMULES DE POLITESSE » ET ENONCIATION DANS LA LITTERATURE FRANÇAISE MEDIEVALE Malinka Velinova Université de Sofia « Saint Clément d’Ohrid » Introduction Depuis une trentaine d’années déjà, les études de Perret (1988), Fleischman (1990), Marnette (1998), Denoyelle (2010), etc., ont mis en avant une nouvelle tendance dans le champ de la littérature et de la langue médiévales – tendance qui consiste à examiner les textes sous l’optique des théories linguistiques contemporaines pragmatiques et énonciatives. Peut-être la théorie de la politesse linguistique s’encadrerait -elle parfaitement dans une pareille approche. Nous nous proposons d’étudier ici quelques types de « formules de politesse » qui apparaissent dans les œuvres littéraires du Moyen Âge. Nous envisagerons les différents procédés d’adresse au public (à l’auditoire surtout) du narrateur et/ou du jongleur dans les chansons de geste en particulier (mais aussi dans d’autres genres qui empruntent sans doute certains motifs et formules au genre épique). Le point de vue adopté ici sera celui de la pragmatique situationnelle, qui s’intéresse aux différents aspects du cadre extratextuel du discours (cf. Fleischman 1990), à savoir l’oralité des plus anciens textes, pour ce qui est de la littérature médiévale. 1. Situation d’énonciation et règles de politesse au Moyen Âge La thèse de la diffusion orale des textes littéraires au Moyen Âge ne date pas de ces dernières années –, en ce qui concerne en particulier les chansons de geste françaises, on ne peut ne pas mentionner les études de J. Rychner (1955). Selon P. Zumthor, presque tous les textes qui nous sont parvenus du X e au XIV e siècle se caractérisent par un « transit vocal », qui était le seul moyen de leur réalisation et de leur socialisation (1987 : 22). P. Zumthor inclut dans sa thèse les genres suivants : les chansons, les récits et déclamations de tout genre, les chroniques ; quant au roman, il y fait l’objet d’un examen à part. Le terme d’ « oralité » s’applique donc essentiellement aux textes destinés à la « performance » orale, d’après le mot de P. Zumthor. Selon P. Koch (1993), on a affaire dans le cas des plus anciennes œuvres françaises, et romanes en général, à une « scripturalité à destin vocal 1 », embrassant la production littéraire, qu’elle repose ou non sur des traditions discursives latines, et à une « oralité élaborée » au sein de cette même catégorie, lorsqu’il s’agit en particulier de la poésie orale profane (à savoir les poèmes épiques). P. Koch et W. Oesterreicher (2007) soulignent la distinction fondamentale entre l’aspect conceptionnel et l’aspect médial de la production sous forme de texte. L’aspect conceptionnel relève soit de l’immédiat communicatif (l’oralité), soit de la distance communicative (la scripturalité). L’aspect médial a trait à 1 Expression empruntée à P. Zumthor, qui oppose « le texte […] à destin vocal » au « texte proposé à la lecture » (1987 : 213).