83 Dans le cadre de nos recherches visant à explorer les patrimoines narratifs d’ex- périence de milieux alpins éloignés, depuis les Alpes francophones jusqu’aux hauts territoires himalayens du Népal, nous avons commencé à esquisser une approche de sémantique neurocognitive expérientielle qui permet d’aborder la construction de catégories terminologiques utilisées transculturellement pour défnir la phéno- ménologie du cauchemar, dans son sens étymologique le plus proche. Nous avons déjà mis en évidence (Armand et al. 2017 ; Armand & Abry, 2019) que l’expé- rience neurocognitive de la paralysie du sommeil, avec son riche sensorium neural, nourrit les processus de dénomination des êtres fantastiques de type incube qui hantent les imaginaires narratifs alpins. Avec cette contribution, nous souhaitons développer une compréhension des mécanismes neurocognitifs qui interviennent dans la genèse sémantique des termes utilisés pour indiquer l’expérience du cau- chemar dans quelques parlers francoprovençaux de la Vallée d’Aoste. En intégrant dans une approche neurocognitive les données dialectologiques et ethnographiques issues des atlas linguistiques pour l’aire valdôtaine – et, plus généralement, pour le domaine des Alpes gallo-romanes –, nous analyserons la construction d’une catégorie terminologique, formée sur la base latine calcare – la forme tseutson, pour la vallée de Cogne, et son homologue tsoitson, pour Introd, aux pieds de la vallée de Rhêmes et de la Valsavarenche –, et sa relation fondamentale avec le champ lexical de l’oppression, de l’écrasement et de la pression qui représentent des éléments implicites de cette même matrice sémantique. Le chaufaton : une première intuition sur sa nature fondamentalement cauchemardesque Pour commencer notre voyage transalpin sur les traces des êtres de cauchemar, nous suivrons le sillon tracé par Christian Abry, dans un article publié en 1976 avec Charles Joisten, où il débutait en tant que linguiste l’entreprise de rectifer les identifcations erronées d’Arnold Van Gennep, le maître du folklore en domaine français, à propos de quelques ontologies fantastiques des régions alpines de la Sa- voie et de la Haute-Savoie. Ils abordaient alors un nom de lutin-cauchemar d’une vallée du Chablais le chaufaton. Or, dans l’aire francoprovençale, la dénomination Une matrice sémantique neurocognitive pour les dénominations du cauchemar dans quelques parlers francoprovençaux de la Vallée d’Aoste Fabio Armand