Les routes du jade alpin - Chapitre 20 - Les limites sud-orientales des jades alpins (Grèce et Turquie) 491 Chapitre 20 Les limites sud-orientales des jades alpins (Grèce et Turquie) The south-eastern limits of Alpine jades (Greece and Turkey) Lasse Sørensen, Pierre Pétrequin, Anne-Marie Pétrequin, Michel Errera, Barbara Horejs et Frédéric Herbaut Résumé : Notre intention est de délimiter l’extension maximale de la circulation des jades alpins en Grèce et en Asie mineure. Si quelques lames polies en "chloromélanite" ou en "ja- déite" ont déjà été signalées par H. Fischer dès 1880, leur origine n’avait pas encore été précisée. Le problème s’avère assez épineux en raison de l’existence de gîtes de jades (jadéitites, omphacitites, éclogites à jadéite) dans le nord de l’île de Syros, qui auraient également pu avoir été exploités pendant le Néolithique. Deux sources au moins pouvaient donc théoriquement avoir alimenté la circulation des jades dans cette zone des Balkans : les Alpes italiennes d’une part depuis les massifs du Mont Viso et du Mont Beigua (1 700 et 1 600 km à vol d’oiseau) et les jades de Syros dans les Cyclades. Il fallait donc trouver les moyens de différencier, par leur lithologie et par leurs caractères typologiques, les lames polies d’im- portation lointaine (jades alpins) et celles correspondant plutôt à une production régionale (jades de Syros). Pour être en mesure d'interpréter les résultats des ana- lyses non destructrices développées dans le projet JADE (analyse spectroradiométrique et recherche de mar- queurs macroscopiques diagnostiques), il fallait avant tout constituer un référentiel valide d’échantillons des Cy- clades, en plus du référentiel alpin déjà acquis. En 2014, deux missions de terrain ont été consacrées à la pros- pection des îles de Syros, Sifnos et Tinos, connues par la littérature géologique pour leurs gîtes de « jadéitites » (au sens large). Tandis que Sifnos et Tinos ont pu être écartées de notre problématique – car les gîtes ne sont que des curiosités géologiques de très faible extension et n’ont jamais été exploités au Néolithique – Syros, au contraire, présente des sources intéressantes de matiè- res premières. De plus, nous avons pu montrer, d’après les rejets de taille, que les jades de Syros avaient été ex- ploités au Néolithique (voir, dans cet ouvrage, chapitre 1, p. 25). Cette production paraissait peu standardisée, probablement en raison de la difficulté à tailler ce type de jadéitite très saccharoïde. La production n’a pas pu être précisément datée, car tous les vestiges sont très érodés et exclusivement répartis en surface du sol. Les termes de comparaison pétrographique étant réunis, la phase analytique a porté sur des lames polies en ro- ches de la famille des jadéitites découvertes en Grèce et en Asie mineure. L’étude des collections anciennes d’une part et de lames polies trouvées dans des sites d’habi- tat datés (Dimini et Cukurici Höyük) a permis d’identifier au total 52 lames en jades. Ce faible nombre montre la rareté relative de ces roches précieuses dans les séries d’outillage poli provenant d’habitats. Les analyses ont montré que 28 exemplaires provenaient probablement des sources (régionales) de Syros et que 14 ex. avaient vraisemblablement été tirés des sources (éloignées) alpines, à la fois du Mont Viso et du Mont Beigua. Dix exemplaires n’ont pas pu être attribués à une source précise. La répartition géographique des lames en jades de Syros semble, pour l’instant, limitée au monde égéen ; on peut cependant s'attendre encore à des surprises. D’après les données chronologiques de Cukurici Höyük, l’exploitation de Syros aurait débuté au moins dès 6300-6100 av. J.-C., c’est-à-dire pendant le Néolithique final (selon la chronologie anatolienne). La circulation de la production de Syros a donc commencé bien avant les premières exploitations du massif du Mont Viso qui, d’après les dates radiocarbone, ne se- raient pas antérieures (au mieux) au milieu du VI e millénaire av. J.-C. Toutes les lames polies originaires de Syros exa- minées ont été des outils du quotidien, assez instables du point de vue typologique et de polissage approximatif, com- me d’ailleurs la plupart des outils techniques de travail du bois dans cette aire géographique. La diffusion des jades de Syros semble avoir été supérieure à 500 km à vol d’oiseau, freinant l'expansion des jades alpins en direction de l'est. Les lames en jade d’origine alpine possible sont un peu différentes des précédentes. Avec des formes très régu- lières et symétriques et un polissage poussé – souvent jusqu’à obtenir un aspect lustré – ces lames apparaissent souvent comme de véritables « moutons noirs » dans les séries étudiées. Elles peuvent donc souvent être repé- rées au premier coup d’œil, en raison de leur belle finition et de leur matière première de très bonne qualité. Il ap- paraît aussi, parmi les productions d'Italie du Nord, que les lames en jadéitite ont eu la préférence dans les cir- culations à très longue distance, une forme de sélection assez générale en Europe, sitôt que l’on s’éloigne de 600 à 700 km des sources de matière première. Bon nombre de ces lames alpines ont été emmanchées et utilisées pour l’abattage et le travail du bois. Leur lon- gue utilisation, les repolissages successifs pour les amin- cir et le souci de les préserver et de les faire durer le plus longtemps possible semblent bien montrer qu’elles ont pu avoir une valeur particulière. Néanmoins, la valeur idéelle des lames en jades alpins ne peut pas encore être précisée, comme cela a pu être fait en Bulgarie (Pétre- quin, Cassen et al. 2012b), faute de découvertes en dé- pôt ou en contexte funéraire. Deux grandes lames de type Bégude peuvent être attri- buées à la première moitié du V e millénaire. Dans le cas de la grande hache d’Istanbul, un type Chelles aminci par repolissage (type Castello ?), le milieu du V e millénaire peut être proposé, par comparaison avec des artefacts identiques trouvés en contexte en Bulgarie. TROISIÈME PARTIE Jade Objets-signes et interprétations sociales des jades alpins dans l’Europe néolithique