113 LE MÉDIÉVISME DE CHATEAUBRIAND, OU ARISTOTE CONCILIATEUR DES ROYALISTES par Carolina Armenteros * Pas plus que la plupart des royalistes de la Restauration, Chateaubriand ne fut un doctrinaire : « Il ne s’agit point de se laisser dominer par des systèmes », écrivait-il dans les Réflexions politiques (1814), car « il ne faut pas vouloir plier les mœurs au gouvernement, mais former le gouvernement pour les mœurs » 1 . C’était une opinion assez répandue parmi les conservateurs de l’époque que de dénoncer l’esprit de système. Pour eux, faire de la théorie politique était souvent un signe du mal des temps, une manie révolutionnaire : c’était en effet vouloir substituer la raison a priori de l’humanité à la sagesse séculaire de la providence. Si, donc, les royalistes « systématisaient » en politique, c’était souvent pour témoigner de l’état déchu des hommes et pour répondre aux besoins de la polémique que la Révolution avait fait surgir. C’est dans cet esprit que Chateaubriand a rédigé De la monarchie selon la Charte (1816), et qu’il a édité le Conservateur (1818-1820). Toutefois, ces écrits, pour la plupart occasionnels, ne transmettent pas sa pensée politique dans sa totalité. Dictés par les circonstances, ils ne peuvent donner une idée de son royalisme que de manière fragmentaire. Afin de comprendre complètement le « système » du vicomte, il faut donc parcourir ses écrits historiques, car c’est par leur biais, quoique de façon indirecte, qu’il a transmis sa vision de la monarchie 2 . Il n’était pas le seul penseur de son époque à utiliser cette méthode. L’histoire était la manière favorite d’expression politique pendant l’Empire et la Restauration. Les divers régimes de censure la faisaient préférer par la gauche comme par la droite 3 ; et elle avait une signification particulière chez les royalistes, car ils voyaient en elle la « politique expérimentale » 4 , selon le mot de Joseph de Maistre, et plus précisément la « matière pédagogique de la divinité ». Reprenant un argument des contre-Lumières, ils prônaient un réalisme selon lequel ce qui perdure dans le temps et qui a du succès dans le monde porte le sceau d’approbation de la providence 5 ; de sorte qu’étudier les échecs et les succès des nations dans le temps permettait de connaître les desseins politiques de Dieu. Quant à la monarchie elle-même, le moyen âge avait été le temps de sa création et de son établissement ; de sorte qu’aux yeux des royalistes, le médiévisme offrait un moyen privilégié de la connaître. * Palo Alto, Californie. Ndla : Je remercie Pierre Aussudre pour les références très utiles qu’il m’a fournies sur Aristote, Joubert, et la « moriologie » ; ainsi qu’Alicia Montoya pour ses commentaires sur une version antérieure du texte. 1. Chateaubriand, Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français, dans Écrits politiques (1814- 1816), édition critique par Colin Smethurst, Genève, Librairie Droz, 2002, p. 190. 2. Voir à ce sujet Colin Smethurst, « L’Histoire au service du discours politique », dans Jean-Marie Roulin et Ivanna Rossi (éd.), Chateaubriand, penser et écrire l’Histoire, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, coll. « Le dix-neuvième siècle en représentation(s) », 2009, pp. 147-158. 3. Sur la période de la Restauration, voir Stanley Mellon, The Political Uses of History : A Study of Historians in the French Restoration, Stanford, Stanford University Press, 1958. 4. Joseph de Maistre, Œuvres complètes, Lyon, Vitte et Perrussel, 1884-1886 (14 vol.), t. VII, p. 539. 5. R. R. Palmer, Catholics and Unbelievers in Eighteenth-Century France, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 1939.