1 Temporalité et modalités chez Aristote Sylvain Delcomminette (Université libre de Bruxelles) 1 Les rapports qui se nouent entre la temporalité et les modalités chez Aristote sont complexes et ont fait l’objet de nombreuses études durant ces dernières décennies. Je voudrais ici tâcher de faire le point sur ces questions en centrant mon propos sur trois problèmes principaux : 1. Quels sont les rapports entre les modalités et les différentes dimensions temporelles (le passé, le présent et l’avenir) ? 2. Quels sont les rapports entre les modalités et la totalité de l’écoulement temporel ? 3. Quelles conséquences en résultent pour la constitution d’une science du devenir ? Les textes sur lesquels je me baserai seront en particulier le chapitre 9 du De l’interprétation, le chapitre 12 du livre I du traité Du ciel et le chapitre 11 du livre II du traité De la génération et de la corruption. Ces textes comptent parmi les plus difficiles du corpus aristotélicien, mais aussi parmi les plus discutés. Dans le cadre du présent texte, je ne pourrai bien entendu aborder ces discussions que de manière très réduite ; mon but sera plutôt de proposer une interprétation d’ensemble cohérente du statut des modalités dans la conception aristotélicienne du devenir. I. Les modalités et les trois dimensions temporelles Le texte le plus évident pour aborder le premier problème est bien entendu le célèbre chapitre 9 du De l’interprétation où est discutée la question de ce que la tradition a nommé les « futurs contingents », mais qu’Aristote désigne plutôt comme les « singuliers à venir » (    , 18a33). Dans ce texte, Aristote cherche à combattre ce que l’on peut appeler le « déterminisme logique », selon lequel le cours futur du temps est entièrement déterminé en vertu des simples lois de la logique. Selon l’interprétation à laquelle je souscris, en effet, le problème surgit de la combinaison de deux lois logiques fondamentales : (1) Celle que l’on peut nommer, avec Robert Blanché 2 , la loi de l’alternative, en vertu de laquelle dans tout couple de propositions dont l’une est la négation contradictoire de l’autre, il est nécessaire que l’une soit vraie et l’autre soit fausse. Cette loi peut être considérée comme la synthèse entre le principe de contradiction (selon lequel une proposition et sa contradictoire ne peuvent être vraies en même temps), le principe du tiers-exclu (selon lequel une proposition et sa contradictoire ne peuvent être fausses en même temps) et le principe de bivalence (selon lequel toute proposition est nécessairement soit vraie soit fausse). Bien qu’Aristote énonce parfois ces trois principes séparément au cours du chapitre, tout indique qu’il les considère comme s’impliquant mutuellement (voir en particulier 18a34-9). (2) La relation nécessaire qui existe entre une proposition vraie et la réalité de l’état de choses correspondant, d’une part, et celle entre une proposition fausse et la non-réalité de l’état de choses correspondant, d’autre part. Une telle relation se fonde sur la définition de la vérité comme adéquation, selon laquelle une proposition vraie est une 1 Je remercie vivement Dimitra Sfendoni-Mentzou pour son invitation, ainsi que mon répondant Epaminontas Vampoulis et tous les participants du colloque pour leurs remarques et leurs questions, qui m’ont permis de préciser plusieurs points de ce texte. 2 Cf. R. Blanché, La logique et son histoire, Paris, 2002 [1970], p. 41-2.