43 Unité des vertus et unité du bien chez Aristote Sylvain DELCOMMINETTE (Université libre de Bruxelles) Lorsqu’on parle d’unité des vertus chez Aristote, on peut penser à deux problèmes différents : d’une part, le problème de l’unité (ou de la réciprocité) des vertus éthiques dans leur rapport à la phronèsis, et d’autre part, le problème du rapport entre la phronèsis et la sophia. Généralement, ces deux problèmes sont étudiés de manière relativement indépendante par les commentateurs. Pourtant, le fait qu’Aristote les aborde tous deux dans le même chapitre de l’Éthique à Nicomaque (Eth. Nic. VI 13) suggère qu’ils entretiennent des relations plus étroites qu’il ne paraît à première vue. Ce sont ces relations que je me propose d’étudier ici. Sans prétendre renouveler l’interprétation de chacun de ces problèmes, qui ont tous deux fait l’objet d’innombrables commentaires, je souhaiterais montrer que l’étude de leur articulation n’est pas sans intérêt pour la compréhension de l’économie d’ensemble de l’éthique aristotélicienne. L’une des thèses que je défendrai est qu’à côté de l’unité des vertus éthiques, Aristote soutient également une certaine forme d’unité des vertus intellectuelles, selon des modalités que je tâcherai d’éclairer. Pour ce faire, j’utiliserai indifféremment l’Éthique à Nicomaque et l’Éthique à Eudème, qui ne me paraissent pas présenter de différence majeure sur ce thème – et ce d’autant moins que plusieurs textes centraux pour mon propos appartiennent aux livres communs à ces deux œuvres. J’invoquerai également des textes de la Politique, qui me semblent propres à éclairer certains aspects du problème 1 . I. L’unité des vertus éthiques et la phronèsis Rappelons que, en préliminaire à son enquête sur la vertu, Aristote commence par distinguer les vertus éthiques et les vertus intellectuelles selon la partie de l’âme dont elles relèvent. Les vertus éthiques appartiennent à la partie désirante de l’âme en tant qu’elle est capable d’obéir à la raison, partie qu’Aristote caractérise tantôt comme une partie de la partie irrationnelle, tantôt comme une partie de la partie rationnelle ; les vertus intellectuelles, quant à elles, relèvent de la partie rationnelle au sens strict, celle qui, « proprement et en soi-même, possède la raison » (Eth. Nic. I 13, 1102b28-1103a10 ; Eth. Eud. II 1, 1219b26-1220a12). Il étudie ensuite la vertu éthique, définie comme « une disposition à agir d’une façon délibérée (  ), consistant en une médiété relative à nous, laquelle est rationnellement déterminée (  ) et comme la déterminerait le phronimos » (Eth. Nic. II 6, 1106b36-1107a2). Il passe ensuite, au livre VI de l’Éthique à Nicomaque aux vertus intellectuelles, qu’il distingue en fonction d’une nouvelle partition de la partie rationnelle de l’âme au sens strict, où l’on peut distinguer la partie proprement scientifique ( ), qui a pour objet le nécessaire, et la partie calculative ( ), ou encore délibérative ( ) ou opinative ( ), qui a pour objet le 1 Sauf indication contraire, les traductions citées sont les suivantes, parfois légèrement modifiées : J. Tricot, Aristote : Éthique à Nicomaque, Paris, 1959 (neuvième tirage, en poche, 1997) ; V. Décarie, Aristote : Éthique à Eudème, Paris/Montréal, 1978 (troisième tirage, en poche, 1991) ; P. Pellegrin, Aristote : Les politiques, Paris, 1993² ; C. Dalimier, Aristote : Les grands livres d’éthique (La grande morale), Paris, 1995. J’ai toutefois préféré me contenter de translittérer les termes ,  et . Comme il est d’usage, pour les livres communs à l’Éthique à Nicomaque et à l’Éthique à Eudème, j’indique uniquement les références à la première, sans que cela doive être interprété comme une prise de position sur l’appartenance originelle de ces livres à cette version de l’éthique aristotélicienne.