Cité). L’analyse restitue à la fois l’atmo-
sphère visant à convertir des apprentis cher-
cheurs à la « valorisation de la recherche »
et l’idéologie empruntée par ces dispositifs.
Ces journées participent de la formalisation
d’une définition légitime de la bonne
recherche (celle dans laquelle on accepte
d’investir) et visent à transformer l’ethos
professionnel de chercheurs appelés à
devenir des acteurs centraux d’une éco-
nomie postindustrielle en devenir.
En lisant les chapitres consacrés à
l’innovation en pratiques, on prend
conscience du caractère approximatif de
ces savoirs dominants sur l’innovation,
ainsi que de la place qu’ils ont pourtant
acquis ces dernières décennies, notamment
dans les milieux scientifiques. Par exemple,
le chapitre 14 – consacré aux entreprises
créées par des chercheurs à la suite de la
loi sur l’innovation de 1999 – met en évi-
dence le décalage existant entre le discours
d’instances universitaires valorisant l’inno-
vation et les difficultés qu’affrontent les
chercheurs pour acquérir une légitimité,
tant aux yeux de ces administrations que du
marché. Toujours est-il que ces savoirs
existent bien : ils sont portés par des acteurs
et par des dispositifs ; ils produisent des
effets au sein de différents espaces sociaux.
Autant de transformations abordées dans
cet ouvrage (notamment au regard des pra-
tiques scientifiques, aux chap. 7, 8, 11, 12)
et qui attestent de la portée d’une lecture
sociologique des pratiques professionnelles
et sociales marquées par l’innovation scien-
tifique et technologique (p. 324).
Cet ouvrage collectif est à la fois exi-
geant et stimulant par la pluralité des
enquêtes présentées, son cadre pluridisci-
plinaire et sa volonté de présenter tout à la
fois l’innovation scientifique et technique
comme le fruit de discours savants et de
pratiques. Il dessine par là même un cadre
de recherche fécond pour saisir les trans-
formations socio-économiques actuelles.
En ce sens, l’ouvrage pose des jalons pour
des recherches à venir et offre des prises
pour penser les changements en cours,
notamment dans l’enseignement supérieur
et la recherche. Car s’il est une interroga-
tion qui semble traverser l’ensemble des
chapitres de l’opus, c’est bien la relative
indifférence à l’égard de ces enjeux – sinon
la difficulté à les saisir – tant de la part du
grand public que de la communauté
scientifique.
Jean-Baptiste DEVAUX
Sciences Po Lyon
Laboratoire Triangle
Barthe (Yannick), Les retombées
du passé. Le paradoxe de la
victime.
Paris, Le Seuil, 2017, 248 p., 21 e.
Comment d’anciens soldats en sont-ils
venus à se constituer en collectifs et à
revendiquer, dans l’espace public, un statut
de « victimes » ? Voici la principale
énigme que Y. Barthe propose de résoudre
dans cet ouvrage tiré de son mémoire
d’habilitation sur la mobilisation des vété-
rans des essais atomiques réalisés par la
France au Sahara (de 1960 à 1966) puis en
Polynésie (de 1966 à 1996).
Militaires de carrière aujourd’hui à la
retraite, simples appelés du contingent qui
effectuèrent leur service national au
moment des essais atomiques ; agents civils
du Commissariat à l’énergie atomique
(CEA) ; salariés locaux, algériens et polyné-
siens, d’entreprises intervenant en sous-
traitance : ce sont au total environ
150 000 personnes qui ont participé aux
210 essais nucléaires menés par la France.
Souffrant de diverses pathologies, une
partie d’entre eux se mobilisent depuis le
début des années 2000. Mais ce n’est pas
tant l’expérience de ces « oubliés de
l’atome », aujourd’hui malades, qui inté-
resse Y. Barthe que le « processus de vic-
timisation » dans lequel certains d’entre
eux se sont engagés. Débarrassée de tout
jugement moral, la « victimisation » qua-
lifie le processus par lequel des individus
qui ne se pensaient pas comme victimes en
348, Revue française de sociologie, 59-2, 2018
© Presses de Sciences Po | Téléchargé le 03/11/2020 sur www.cairn.info via IEP Grenoble (IP: 130.190.247.201)
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