in : Bodiou Lydie, Chauvaud Frédéric, Gaussot Ludovic, Grihom Marie-José, Laufer Laurie, Santos Beatriz (Dirs.), 2019, On tue une femme. Histoire et actualités du féminicide, Hermann, pp 129-148. Le quadruple continuum des violences Apports féministes matérialistes et décoloniaux à l’analyse de la violence, à partir des féminicides en Abya Yala Jules Falquet Entré dans le Petit Robert en 2015, le concept de féminicide marque une visibilité croissante des violences masculines extrêmes contre les femmes, en même temps qu’un renouveau des analyses qui en sont faites. Le concept s’enracine dans l’histoire longue des luttes féministes pour politiser l’analyse de ces violences 1 , en montrant leur caractère systémique. Le terme originel de femicide (en anglais) avait été employé en 1992 par Jill Radford et Diana Russel dans Femicide : the politics of woman killing 2 . Cette première anthologie sur les meurtres commis contre des femmes en raison de leur sexe mettait en évidence l’existence d’un véritable «continuum des violences masculines contre les femmes», le concept de fémicide en désignant le point extrême : la mise à mort, brutale ou progressive. Une quinzaine d’années plus tard, l’anthropologue mexicaine Marcela Lagarde 3 , responsable de la Commission d’enquête parlementaire mise en place suite aux assassinats à Ciudad Juárez, traduit femicide en espagnol et le transforme en feminicidio 4 . Cette modification a un double objectif : éviter un parallèle trompeur avec le concept d’« homicide », et créer un outil spécifique pour caractériser et si possible, condamner juridiquement, ces assassinats. Le terme se diffuse comme une traînée de poudre sur tout le continent, notamment à travers le réseau féministe CLADEM 5 , mais aussi dans les médias et diverses agences gouvernementales et internationales. En effet, les violences contre les femmes paraissent se multiplier dans la plupart des pays, alors que la crise économique et sociale se déploie, que la délinquance semble exploser et que les systèmes de justice voire les États paraissent en grande difficulté. 1 Notamment depuis le premier « Tribunal international des crimes commis contre les femmes » qui dès 1976, rassemblait à Bruxelles plus de 2000 femmes de 40 pays, à l’initiative de Diana Russell (Russell Diana et Van de Van Nicole, Crimes Against Women : Proceedings of the International Tribunal, Millbrae (CA), Les Femmes, 1976.). 2 Radford Jill et E. H. Russell Diana (Eds.), Femicide: The Politics of Woman Killing, New York, Twayne Publishers; Buckingham, England, Open University Press, 1992. 3 Lagarde Marcela, « Presentación », dans La Violencia feminicida en 10 entidades de la Republicana mexicana, Congrès de l’Unión, Camara de diputados, México DF, 2006. 4 Sur le continent, les deux termes ont continué à être utilisés, certain-e-s chercheur-e-s choisissant de s’inscrire dans la lignée de Radford et Russell, comme Monsterrat Sagot et Ana Carcedo au Costa Rica, pionnières dans ces recherches (Sagot Montserrat et Carcedo Ana, Femicidio en Costa Rica : 1990-1999, San José, Instituto Nacional de las Mujeres, Organización Panamericana de la salud, 2002.). 5 Comité de América Latina y El Caribe para la Defensa de los Derechos de la Mujer, fondé en 1987 au Costa Rica. Le CLADEM se consacre à la lutte juridique pour l'égalité femmes-hommes.